"Juarez" de Nathalie Sergeef chez Glénat (Grenoble, France)

en partenariat avec 20minutes.fr

— 

Juarez
Juarez — Le choix des libraires

Résumé

Depuis 1993, dans la petite ville frontière de Ciudad Juarez, près de 2000 cadavres de femmes ont été retrouvés, et plus de 2000 sont portées disparues. Sûr que ça crée des vocations. Gael Garcia Morales est venu à Juarez pour y retrouver la trace de sa soeur, dont le visage figure parmi ceux des milliers de disparues pour lesquelles les familles désespérées collent des affichettes. Quelques mois plus tôt, elle avait rejoint l'association Esperanza, qui s'oppose aux trafiquants de drogue, aux policiers complaisants et aux avocats véreux pour faire la lumière sur ces assassinats ignobles. Mais Juarez n'aime pas les fouineurs. Certains ont tenté de mener leur propre enquête, on ne les a jamais revus...
Dans le domaine de l'horreur, la réalité dépasse malheureusement souvent la fiction, et les auteurs se sont inspirés de faits réels pour ce one shot racontant l'enquête d'un personnage, menée au coeur des vérités obscures de cette cité mexicaine gouvernée par le crime et l'impunité.

Ciudad Juarez est une ville mexicaine située à la frontière avec les États-Unis. Depuis 1993, des faits divers particulièrement terribles se déroulent en toute impunité dans ce décor de western : on retrouve en effet fréquemment des cadavres de jeunes femmes dans le désert, assassinées dans des conditions atroces. Les chiffres varient selon les sources, mais des ONG parlent de milliers de disparues. L'impunité et le crime règnent dans la ville tenue par les narcotrafiquants. Et les femmes qui sont employées dans les maquiladoras, des usines de montage situées à la frontière, constituent un macabre vivier pour des assassins protégés par la corruption et la violence ambiante... Des associations humanitaires et des militants courageux tentent bien de se battre pour retrouver les disparues et endiguer le crime, mais Ciudad Juarez fait vite taire ceux qui sont trop curieux...

Courier des auteurs le 27/08/2012

Comment l'histoire de Ciudad Juárez est venue à vous ?
En écoutant l'interview radio de Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez, auteurs du livre La Ville qui tue les femmes, enquête à Ciudad Juárez, qui relate minutieusement les faits liés aux meurtres entre 1993 et 2004. J'avais déjà entendu parler de Ciudad Juárez sans vraiment mesurer l'ampleur, ni la complexité de cette vague de crimes. Ce que j'ai entendu ce jour-là m'a sidérée, touchée, je me suis donc plongée dans la lecture de leur ouvrage et d'autres sources d'information : sites Internet, rapport d'Amnesty International, rubrique «Juárez» du journal «El Paso Times» (notamment les articles écrits par Diana Washington),... La liste des documents traitant des féminicides à Juárez semble, malheureusement, s'étendre à l'infini.

Comment s'est décidée et déroulée votre collaboration avec Nathalie Sergeef ?
Mon travail avec Nathalie Sergeef a débuté suite à une volonté de ma part de faire un «one shot» qui se déroulerait en Amérique du Sud aujourd'hui, je connais un peu le Brésil et je perçois l'Amérique du Sud comme une sorte de Far-West moderne pour des conteurs d'histoire. En effet, on y trouve à la fois toute la modernité actuelle en terme technique, les mentalités sont plutôt occidentales et proches de nous, et en même temps plusieurs dimensions sont totalement différentes, notamment le rapport au corps, à la violence, à la mort. Aussi ce scénario répondait à beaucoup de mes envies graphiques. J'ai ensuite rencontré Nathalie avec qui l'on a discuté de cette histoire de façon plus approfondie, et qui m'a raconté la genèse de ce scénario.

Quel a été le déclic pour en faire un livre ?
Le déclic fut spontané, quasi immédiat. Ce qui se passe à Ciudad Juárez remue les méninges, les émotions. Pourquoi ne pas le partager ? L'écriture est liée à l'intérêt que l'on porte au monde, à la curiosité et l'empathie que l'on éprouve. Je lis, je regarde, j'écoute. Ensuite, comme une libre association de pensées, des images s'imposent, des personnages apparaissent, la trame et l'atmosphère du récit se précisent, la dernière scène existe déjà. Dès le départ, tout est très visuel.

Comment avez-vous articulé la fiction autour de Gael avec la réalité terrible qui sévit à Ciudad Juárez ?
J'ai tout de suite envisagé le récit comme une immersion au coeur de la ville, une vue de l'intérieur. En menant son enquête, Gael nous emmène dans les rues de Ciudad Juárez. La construction de l'histoire joue avec la juxtaposition du présent, du passé, de différents lieux de la cité, des destins des uns et des autres. La fiction s'articule comme une boucle, les événements et les personnages convergeant à la fin.
Chaque personnage, principal ou secondaire, chaque arrière-plan nous raconte une histoire et représente une des facettes de la mosaïque qu'est Ciudad Juárez à mes yeux. Tous ces fragments qui s'agglomèrent, se heurtent ou s'entrechoquent, expriment ou symbolisent la complexité de la ville et du système qui la gouverne, la violence qui y règne. Corentin a magistralement et superbement mis en image ce «kaléidoscope». En me documentant, Ciudad Juârez m'est apparue comme un univers à la fois éclaté et homogène, insaisissable. La vérité des choses semble s'évaporer dès que vous commencez à la toucher du doigt. C'est le sentiment que j'espère pouvoir provoquer chez le lecteur.
La fin de l'album et le dénouement de l'intrigue pour Gael sont finalement le point de départ d'une seconde lecture au cours de laquelle le côté sombre de Juárez se dévoile un peu plus encore.


Connaissiez-vous l'histoire de Ciudad Juárez avant de travailler sur l'album ? De fait, ça n'est pas un polar comme les autres... Le fait qu'il soit inspiré de faits réels, cela a-t-il influencé votre appréhension du projet ?
Je ne connaissais pas l'histoire de Juárez, il m'a fallu me documenter énormément pour retranscrire la toile de fond réaliste de tous les événements que nous racontons. La particularité de ce polar est en effet que la ville est un acteur en soi, son mode de fonctionnement dirige les personnages et dicte leurs actions, il m'était donc primordial d'être le plus exact possible dans sa reconstitution. J'ai regardé nombre de documentaires et de reportages de chaînes d'information américaines et mexicaines pour tenter de comprendre les enjeux qui se jouent à l'échelle individuelle de nos personnages dans une telle ville. Lorsque l'on sait la réalité du sujet que l'on dessine, la mise en scène prend une autre dimension pour le dessinateur, il sait ce qu'il montre, mais tout ce qu'il ne montre pas est également bien présent.

Comment avez-vous travaillé la représentation d'une réalité si difficile et laide, de votre trait épuré et réaliste ?
Quant à la laideur de ce qui est parfois montré, il était impossible d'échapper à quelques images un peu difficiles... Il y en a assez peu, mais leur crudité laisse peut-être planer un climat tout au long de l'histoire. En revanche, ma préoccupation principale a sans doute été d'éviter la vulgarité. La violence peut être dure et laide mais pas vulgaire ; si elle le devient, c'est que le metteur en images y a manifesté un peu trop de sa présence, et cette histoire de Juárez commandait que tout s'efface et que ne reste que le récit. C'était le piège de la mise en images de certaines scènes de nudité et si mon trait permet d'y échapper, c'est une bonne chose.

Retrouvez la fiche complète sur le choix des libraires