"Mulliez, c'est du communisme actionnarial"

— 

 
  — no credit
Interview (version intégrale) de Bertrand Gobin, coauteur du Secret des Mulliez, alors que le patron d’Auchan, Gérard Mulliez, passe la main aujourd’hui à son neveu Vianney.

Qu’y a-t-il de si extraordinaire dans l’organisation de l’empire familial nordiste Mulliez (Auchan, Kiabi, Leroy-Merlin, Decathlon, Flunch, etc) ?
Après deux ans d’enquête, nous avons percé à jour leur pacte d’actionnaires, inédit en France. Il comporte un principe de base, que je qualifie de communisme actionnarial : « Tous dans tout ».

C’est-à-dire ?
Seuls peuvent être actionnaires les héritiers directs de Louis Mulliez-Lestienne, le fondateur du groupe. C’est un principe de partage, basé sur leurs valeurs catholiques et sociales. Au départ, chaque branche de la famille possède, à parts égales, des actions dans toutes les entreprises du groupe. En héritant, les enfants doivent conserver leur participation dans chaque entreprise. De cette manière, le groupe profite encore à tous, des plus débrouillards aux plus modestes. En moyenne, chacun des 500 actionnaires
du groupe possède pour 34millions d’euros d’actions !
Comment survit cet actionnariat familial éclaté dans le capitalisme moderne ?
Il y a d’abord la répartition des pouvoirs. Gérard Mulliez, le patron d’Auchan, ne contrôle pas l’association familiale, basée à Roubaix et dirigée par son petit-neveu Thierry Mulliez. Et le groupe ne se soumet pas aux impératifs financiers à court terme, car les actionnaires raisonnent sur une génération. En plus, les Mulliez vivent chichement : leur argent reste
dans l’entreprise, ce qui lui donne une bonne assise financière. On raconte qu’un jeune membre de la famille a dû ramener au concessionnaire le 4x4 BMW qu’il avait acheté…

Certains ne trouvent-ils pas ce modèle dépassé ?
Gérard Mulliez nourrit une profonde aversion pour les marchés financiers et leurs exigences, l’importance des dividendes, etc… Mais jusqu’à présent, cela n’a pas empêché le groupe de fonctionner. Le modèle sera dépassé le jour où l’entreprise ne sera plus capable de se développer. Jusqu’à présent, les moyens financiers d’Auchan, dont la valeur totale atteint 17 milliards d’euros, ont toujours suffi.

Pourquoi cette organisation reste-t-elle secrète ?
C’est dans la culture des Mulliez, qui ont refusé de coopérer à mon enquête. Du coup, mon livre a paru trop risqué aux éditeurs. Mais cela me permet d’expérimenter la distribution par Internet.

N’y a-t-il pas des rebelles à cette culture familiale ?
Il y a parfois des querelles, bien sûr, comme lorsque Gonzague Mulliez, le patron de Saint-Maclou, a souhaité racheter aux actionnaires toutes les parts de sa société, ou lorsque Michel Leclercq, le fondateur de Décathlon, a dû céder des parts en échange d’une aide financière du groupe. Mais tout s’est toujours bien terminé, car l’éclatement de l’actionnariat tempère les excès individuels.

*Le Secret des Mulliez, 25 g,dispo à partir de juin exclusivement via le site www.lempiredesmulliez.com