Guerre secrète et destin ambigu

Gilles durand

— 

Après « Les Petites Ailes » et les faux papiers, Jacques-Yves Mulliez fera prospérer pendant vingt ans une usine de colle à Lille-Sud.
Après « Les Petites Ailes » et les faux papiers, Jacques-Yves Mulliez fera prospérer pendant vingt ans une usine de colle à Lille-Sud. — M.Libert / 20 Minutes

Pétainiste et résistant. En septembre 1940, Jacques-Yves Mulliez, fonde Les Petites Ailes, l'un des premiers journaux clandestins de l'Occupation et un réseau d'espionnage travaillant pour le gouvernement de Vichy. Soixante-dix ans plus tard, il revient sur cet épisode dans un livre Ma guerre secrète*. A 92 ans, il y raconte le parcours tortueux d'un militaire qui n'a jamais cessé d'obéir au maréchal Pétain, tout en ralliant la cause de De Gaulle. « Au début, j'ai failli rejoindre l'Angleterre, mais mon train était en retard », se souvient Jacques-Yves Mulliez. Aucun regret.

Une hostilité à l'occupant allemand
Issu d'une famille bourgeoise catholique, petit-cousin issu de germain de Gérard Mulliez, fondateur d'Auchan, l'homme devient officier des chasseurs alpins en 1938. Fait prisonnier en 1940, il s'évade pour rejoindre les services de contre-espionnage à Vichy. C'est dans le cadre de ses missions secrètes à Lille qu'il publie douze numéros de son « bulletin ». Mais sans l'aval de ses supérieurs. « Je ne me souviens plus de la date exacte, mais j'ai écrit mon premier article dans le train entre Amiens et Lille », précise-t-il. Nul ne sait quelle influence a pu avoir ce journal, diffusé à environ 500 exemplaires pendant dix mois jusqu'en juillet 1941. « Il exprime clairement son hostilité à la collaboration et à l'occupant allemand », souligne l'historien Patrik Oddone dans un ouvrage d'André Caudron, consacré en 1992 aux Petites Ailes. « J'avais été scandalisé de voir un soldat allemand abattre de sang-froid un prisonnier français noir. Ce jour-là, je me suis juré de les foutre dehors », s'emporte l'officier Mulliez. Mais ses penchants maréchalistes provoquent la scission au sein du journal. Certains dissidents partent créer La Voix du Nord.
L'invasion de la zone libre l'entraîne ensuite dans les maquis de Dordogne et de Savoie. « Au moins quatre fois j'ai échappé à la mort de justesse. » Si la chance le suit, l'ambiguïté le poursuivra bien après la libération. Son engagement laisse d'ailleurs perplexe l'historien Robert Vandenbussche : « Devenir résistant, c'est forcément entrer en dissidence, or on sent qu'il reste sur le fil du rasoir, prêt à basculer d'un côté ou de l'autre ». Entrepreneur après la guerre, Jacques-Yves Mulliez refuse les sollicitations pour s'engager en politique ou devenir préfet. Plus tard, il s'engagera dans plusieurs organismes ou associations comme le comité interprofessionnel du logement ou la société immobilière Sedaf. Toujours comme bénévole. « Comme ça, je pouvais continuer à dire merde à qui je voulais. » Tête brûlée jusqu'au bout.