Résistante de bonne constitution

Gilles Durand,photos : Cédric Dhalluin

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Vous pouvez l'appeler Hélène ou Helena. Peu lui importe ! « Je me sens 100 % française et 100 % polonaise », confie ce petit bout de femme de 87 ans, élevée dans l'amour de sa patrie, la Pologne. Mais aussi « du pays qui nous a accueilli ». Comme certains de ses compatriotes, elle célèbre aujourd'hui la date anniversaire de la Constitution polonaise : le 3 mai 1791.
Aussitôt le palier de la porte franchi, Jean-Paul II vous surveille du fond de son assiette accrochée au mur. Aucun doute, la Pologne est restée gravée dans le cœur d'Hélène Backiel. Son appartement est un livre ouvert où s'empilent les papiers. Autant de souvenirs méticuleusement classés. Tout est en double. Côté français, côté polonais. Même la machine à écrire possède les deux versions.

« Je n'ai eu peur que deux fois »
Son histoire, elle pourrait prendre la journée à vous la raconter, malgré la fatigue : l'oncle enrôlé dans l'armée polonaise de libération en 1918 ; le grand-père déporté en août 1939 et mort quelques mois plus tard ; le père, arrivé en France en 1921, comme tant d'autres, mineur et président de nombreuses troupes de théâtre... Et puis, elle ! Tout bébé et déjà sur les planches. Elle montera sur scène une dernière fois à 72 ans.
Le théâtre, ça permet d'oublier un peu la misère du quotidien. Pas toujours facile d'être émigré polonais. « On avait encore des matelas en paille, se souvient Hélène. Une paille qu'on allait chercher sous les moqueries des autres enfants qui nous criaient hue dada. »
Mais rien n'entame le moral de la jeune fille qui se fait embaucher comme secrétaire à Lille au début de l'Occupation. A 18 ans, elle entre dans un réseau de résistance polonaise. « Un peu par inconscience, on m'offrait l'aventure ». Ses missions : transporter des messages ou des postes émetteurs sur Paris, en vélo ou en train. « Je n'ai eu peur que deux fois, précise-t-elle. Lors d'une fouille, dès que le soldat allemand me touchait, je riais de façon hystérique. Lui, ça l'amusait, mais pas son supérieur. Heureusement, ils ont trouvé deux gars qui transportaient du tabac et ils m'ont oublié. La deuxième fois, en septembre 1944 en pleine panique générale, je transportais des pistolets. Je me suis retrouvée face à un soldat qui a pointé sa carabine. J'ai hurlé. Il s'est enfui. » En 1951, elle obtient enfin la nationalité française et se marie. « Ce mariage a été douloureux pour ma mère. Elle a compris ce jour-là qu'elle ne rentrerait jamais et qu'elle mourrait en France. Elle y a vécu quarante-deux ans, sans jamais apprendre un mot de français. »