« Ils ont détruit nos familles pour le boulot »

Gabriel Thierry

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Une scie hurle sur un chantier, un moteur ronronne, des mouettes ricanent. La vie quotidienne à Dunkerque, à peine troublée par un léger brouhaha. Sur le pavé, 200 personnes, silencieuses, manifestaient hier. Pour leurs morts. Pour leurs victimes de l'amiante. Trois ans après avoir remisé pancartes et portraits des disparus, les Veuves de l'amiante ont repris les marches. Elles veulent un procès, comme celui qui vient de débuter en Italie, où seront jugés deux ex-dirigeants de l'entreprise Eternit.

« On fait des marches silencieuses. Mais si on hurlait notre rage, on nous entendrait loin ! ». Chantal Pakosz, 55 ans, douze marches au compteur sur les treize, est revenue défiler à Dunkerque. Presque cinq ans jour pour jour après la mort de son mari, un 17 avril, à 54 ans. « C'est dur », confie la veuve avant la manifestation, dans sa maison d'Hardifort, dans les Flandres. Dur de retourner sur le pavé. Dur de vivre sans Sylvain, son mari, ouvrier puis cadre à Sollac, usine sidérurgique aujourd'hui dans le giron d'ArcelorMittal. Dans le salon, le fauteuil sur lequel il dormait, la faute à cette tumeur qui l'empêchait de bien respirer allongé. Les meubles qu'il aimait bricoler, son hobby. « Ils ont détruit nos familles, enrage Chantal. Pour le boulot. » Dehors, dans le jardin, le prunier est en fleurs. Des fleurs blanches que son mari, dans ses derniers jours, confondait avec la neige.

Alors, les mains tremblantes, Chantal a repris l'autoroute vers Dunkerque. Elles étaient 140 veuves en 2004. Elles sont désormais 370. Devant le palais de justice, elles s'embrassent, s'étreignent. « On ne vit pas, on survit », lâche une des Veuves.

Le cortège s'ébranle. S'arrête devant la sous-préfecture : une lettre est déposée. Pour rappeler leur opposition à la suppression du juge d'instruction, « un enterrement de première classe pour les dossiers sensibles », s'insurge Pierre Pluta, le président de l'Ardeva, l'association régionale de défense des victimes de l'amiante.

Retour devant le tribunal. Il est 11 h 30. Chantal Pakosz, rassurée par la mobilisation, reviendra. Le 12 mai, puis le 13 juin, pour la manifestation nationale. Puis encore. Elle continuera, tant que les « empoisonneurs » n'auront pas été jugés. ■