Lille : Face à « la délinquance du quotidien », des relations « plutôt bonnes » entre magistrats et policiers

REPORTAGE « 20 Minutes » a pu assister au traitement en temps réel des affaires de délinquance et des enquêtes policières et judiciaires, au sein du tribunal de Lille

Gilles Durand

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Illustration du guide des infractions pénales.
Illustration du guide des infractions pénales. — G. Durand / 20 Minutes
  • A Lille, le ministère public dispose de 38 magistrats pour gérer, 24 heures sur 24, la délinquance dans tout l’arrondissement.
  • Comment les magistrats du parquet, au tribunal de Lille, pilotent-ils et contrôlent-ils les enquêtes en temps réel ? 20 Minutes les a suivis pendant une journée.
  • Ce sont, en grande partie, les affaires de violences conjugales qui font l’objet d’enquête de police, depuis le début d’année.

« Franchement, On ne va pas avoir le temps de faire la perquisition, demain. » Au téléphone, la policière plaide le manque d’effectif de son service. Et pourtant, cette visite au domicile d’un suspect est essentielle pour la suite de l’enquête. A l’autre bout du fil, le vice-procureur insiste : « Vous ne pouvez pas aller frapper à l’étage au-dessus pour qu’on vous prête des agents ? »

Scène de vie quotidienne entre la justice et la police. Nous sommes à la permanence du parquet de Lille, là où se lancent toutes les enquêtes, du vol à l’arraché jusqu’au crime de sang. A Lille, le ministère public dispose de 38 magistrats pour gérer, 24 heures sur 24, la délinquance dans tout l’arrondissement.

Ce jour-là, « c’est une journée calme », confie, à 20 Minutes, le vice-procureur Vincent Charmoillaux, un des six magistrats de permanence. Et pourtant, en ce début d’après-midi, six appels sont déjà en attente. « Dès qu’une personne est placée en garde à vue dans le cadre d’une affaire en flagrant délit, nous devons être prévenus », explique Vincent Charmoillaux.

Une explosion des violences conjugales

Un par un, le vice-procureur va prendre les appels. Son rôle : piloter et contrôler les enquêtes de « cette délinquance du quotidien » qui se mettent en place après chaque interpellation. « Le mois dernier, une soixantaine de gardes à vue ont dû être traitées en 36 heures », se souvient-il.

Le plus urgent, c’est une affaire de violences conjugales, « à la limite de la torture », déplore le magistrat. La police est intervenue dans la matinée pour porter secours à une femme réfugiée dans une pharmacie, le visage tuméfié. L’examen médical révèle une fracture du nez et du plancher orbital. Plus d’un mois d’interruption de travail.

L’ex-compagnon a été interpellé par la Bac chez son père. Au bout du fil, la policière raconte son audition et les témoignages de la victime et de son fils. « Il est persuadé que sa femme l’a trompé pendant qu’il était en prison. Il voulait la faire parler », raconte l’officière de police.

Depuis le début d’année, une grande partie du travail des policiers concerne ce genre d’affaires. « En 2020, on a connu une explosion. Il y a peut-être eu moins de décès, mais les blessures graves ont été beaucoup plus nombreuses », constate Vincent Charmoillaux. Décision est prise d’envoyer le suspect en comparution immédiate, dès le lendemain. « Vous l’envoyez chez nous demain matin à 9 heures pour une comparution à 14 heures. Voyez les détails avec la greffière ! », demande-t-il à la policière. Le bourreau prendra trois ans de prison ferme. Le soir, il dormira en centre de détention.

« Les relations se passent plutôt bien »

D’autres affaires nécessitent plus de temps d’enquête, comme cette histoire de menaces envers une ex-compagne. « Alors, ça a donné quoi, l’interrogatoire de la mère ? », demande le vice-procureur. « Vous aviez raison, répond la policière. Les propos de la mère confirment qu’il ment sur son emploi du temps. » Avec quelques témoignages supplémentaires à recueillir, l’infraction devrait pouvoir être constituée. La prolongation de garde à vue de 24 heures est accordée pour mener à bien l’enquête.

Rien ne semble grincer entre le parquet et les forces de l’ordre. « Un prolongement de garde à vue doit être justifié, mais nous sommes là avant tout pour aider les services de police dans leur travail. Contrairement à ce qu’on entend ici et là, les relations se passent plutôt bien », assure Vincent Charmoillaux. Vols, menaces, conduites sans permis, cambriolages… A chaque délit, son code de procédure que le vice-procureur doit mentionner. « On connaît les codes des plus courants à force. »

Courses contre-la-montre

Les coups de fil s’enchaînent, non-stop. Le vol du portable d’un client dans un magasin pose problème. Le responsable de la sécurité de l’enseigne refuse de fournir les images de vidéosurveillance avant 24 heures. « Trop tard. On ne peut pas prolonger la garde à vue », regrette-t-il. Les enquêtes se transforment parfois des courses contre-la-montre.

« Les enseignes n’ont pas obligation de livrer les images dans le cadre d’une enquête », explique-t-il à 20 Minutes avant de lâcher, « on s’en souviendra quand le commerce sera victime de cambriolage ou de vol ». La mise en cause pourra, tout de même, être convoquée pour vol simple en récidive. Trois faits similaires remontent d’une base de données : deux à Lille et un autre dans le Sud, en 2019, pour lequel elle avait été condamnée à un mois de prison avec sursis.

Il est bientôt 18 heures, heure du transfert de permanence. Une dernière « affaire » doit être fermée, à peine ouverte. Vincent Charmoillaux prend des nouvelles de deux adolescents en garde à vue à la police judiciaire. La veille, ils avaient échangé des messages sur les réseaux sociaux annonçant leur intention « d’attaquer un magasin à Roubaix ». Interpellés à leur domicile au petit matin par la brigade antigang, les deux ados ont avoué avoir voulu faire une blague. « Vous pouvez les relâcher ce soir, demande le magistrat. Je crois que ça leur aura servi de leçon. »

Quatre déferrements

Les affaires les plus graves ont donné lieu à quatre déferrements, c’est-à-dire une convocation devant le parquet en vue d’une sanction. C’est une collègue vice-procureure, qui assure cette autre permanence. Aucune de ces convocations ne donnera lieu à l’ouverture d’une instruction judiciaire confiée à un juge d’instruction. « Pas besoin de mener une enquête plus approfondie », selon Vincent Charmoillaux qui doit passer le relais. Il est plus de 19 heures.

« Nous sommes garants du respect des procédures », indique Eric Fouard, procureur adjoint en charge de l’action publique. C’est lui qui chapeaute cette section du traitement en temps réel, ainsi que celle des mineurs et la lutte contre les trafics de drogue. « C’est parfois difficile à comprendre, mais une infraction doit être caractérisée avec des témoignages précis. Parfois, c’est compliqué, mais c’est un travail essentiel pour garantir les droits de chacun. »