Coronavirus à Lille : Un an après, les Lillois se souviennent de leurs derniers jours d'insouciance avant la fin d'un monde

NOSTALGIE Cafetiers, retaurateurs ou encore politiques se souviennent de ces derniers jours de vie normale dans la capitale des Flandres

Francois Launay

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Lille, le 25 février 2020. Débat entre les candidats à l'élection municipale à Lille organisé par l'école Sciences Po Lille avec Martine Aubry, Stéphane Baly, Julien Poix, Violette Spillebout et Marc-Philippe Daubresse.
Lille, le 25 février 2020. Débat entre les candidats à l'élection municipale à Lille organisé par l'école Sciences Po Lille avec Martine Aubry, Stéphane Baly, Julien Poix, Violette Spillebout et Marc-Philippe Daubresse. — M.Libert / 20 Minutes
  • Début mars 2020, la vie normale etait encore en cours dans la capitale des Flandres. 
  • Même si des premiers signes inquiétants commençaient à poindre  à Lille. 
  • Cafetiers, restaurateurs, politiques ou encore organisateurs d'événements reviennent sur ces derniers jours avant le confinement du 16 mars. 

C’était il y a un an mais ça ressemble à une éternité. Début mars 2020, la France est encore en pleine insouciance. Le Covid a beau commencé à faire des milliers de morts en Italie, l’Hexagone pense encore pouvoir échapper à la pandémie. Le 8 mars, 50.000 spectateurs se pressent même dans les travées du stade Pierre Mauroy pour assister à Lille-Lyon, dernier match de foot joué à guichets fermés en France. Dans ces jours où tout s’apprête à basculer, politiques, restaurateurs, cafetiers ou encore organisateurs d’événements se rappellent pour 20 Minutes de ces ultimes moments d’insouciance avant la sidération du confinement.

Stéphane Baly, tête de liste Lille Verte aux municipales de Lille

« La première fois où je prends conscience du danger, c’est le jeudi 5 mars 2020, date de notre meeting organisé au Splendid de Lille. Jusqu’ici, il n’avait pas été question de la pandémie pendant la campagne des municipales. Lors du débat entre candidats organisé le 25 février à Sciences Po, l’amphithéâtre était plein, il n’y avait aucun geste barrière ni aucun masque et surtout, il n’y a eu aucune question posée sur cette épidémie. Ce n’était absolument pas à l’ordre du jour. Avec du recul, ça paraît fou mais c’était encore l’époque où on nous disait que les masques ne servaient à rien. Mais ce 5 mars, en discutant en coulisses, les régisseurs me disent que la veille dans la même salle, un tiers des gens qui avaient acheté leur place ne sont pas venus assister au concert des BB Brunes. C’est là où j’ai vraiment pris conscience que les gens commençaient à avoir peur. »

Lille, le 25 février 2020. Débat entre les candidats à l'élection municipale à Lille organisé par l'école Sciences Po Lille avec Martine Aubry, Stéphane Baly, Julien Poix, Violette Spillebout et Marc-Philippe Daubresse.
Lille, le 25 février 2020. Débat entre les candidats à l'élection municipale à Lille organisé par l'école Sciences Po Lille avec Martine Aubry, Stéphane Baly, Julien Poix, Violette Spillebout et Marc-Philippe Daubresse. - M.Libert / 20 Minutes

« La dernière semaine de campagne, j’ai enchaîné les visites et il y a même eu la manif climat le 13 mars. Mais on sentait que les gens commençaient à prendre des précautions et que les choses n’allaient pas se passer comme prévu. D’ailleurs le dimanche 15 mars au soir, après les résultats du premier tour où beaucoup de gens ne sont pas allés voter, on n’a pas organisé de soirée électorale. Le lendemain, en vue d’une alliance au second tour, on a rencontré le matin la liste de la France Insoumise et l’après-midi, on a discuté avec Martine Aubry. Le soir, on s’est retrouvé au local de campagne avec une partie de l’équipe. On a écouté les annonces de Macron puis j’ai fermé le local, donné deux coups de clé avant d’y revenir… deux mois plus tard. »

Juliette Deiana, gérante d’un bar inauguré trois jours avant le confinement

« La date d’ouverture de Rituel, le bar qu’on a ouvert avec mon amie Raphaëlle, a été repoussée plusieurs fois. À la base, on devait ouvrir en septembre 2019 puis novembre, puis janvier 2020 avant de fixer la date au 13 mars ce qui n’était pas un hasard. On a ouvert un vendredi 13 car il paraît que ça porte bonheur, bon… (rires). On a fait la pré-ouverture du bar le 12 mars. On était une bonne soixantaine de personnes. Il y avait un DJ, on était tous bien habillés et on était tous serrés même si l’esprit Covid commençait à arriver. Mais on voulait en profiter jusqu’au bout. On avait quand même donné l’ordre à nos employés de ne pas faire de bise. Ça a été majoritairement respecté même si tout le monde ne comprenait pas. On en rigolait plus qu’autre chose. Puis, on a fait une grosse ouverture le 13 dans un bar bondé. »

Un café fermé à Lille (illustration)
Un café fermé à Lille (illustration) - DENIS CHARLET / AFP

« Mais le lendemain [14 mars], on a senti que ça commençait à sentir mauvais. Et le soir, on a reçu un texto nous annonçant qu’on devait fermer à minuit. On a rangé le bar le week-end. Puis on a vidé les fûts entre copains en se faisant une soirée fromage-charcuterie. On avait à peine commencé qu’on a dû fermer et partir se confiner. Mais à la limite, on n’a pas même eu le temps de lancer l’affaire donc ça laisse moins de regrets que si on avait ouvert trois mois plus tôt. Le gros problème, c’est l’absence d’aides de l’Etat. Comme on venait de créer le bar et qu’on n’avait pas d’historique comptable, on n’a droit à rien malgré nos demandes répétées. Du coup, on vit sur nos économies en espérant que ça ne dure pas comme ça jusqu’en septembre. »

Philippe Blond, directeur de Lille Grand Palais

« À Lille Grand Palais, la fin de l’insouciance date du dimanche 1er mars. La veille, le premier ministre avait annoncé l’interdiction des rassemblements de plus de 5.000 personnes. Du coup, on a été obligé de prendre la décision d’annuler Art Up, une grande foire d’art contemporain, qui est l’un des plus gros événements de l’année avec 40.000 personnes en quatre jours. Ça a été un choc terrible car l’exposition, qui devait démarrer le 4 mars, était déjà montée. On a mis une semaine pour tout démonter. Dès le 2 mars, on a mis en place une cellule quotidienne pour répondre à nos clients. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner car il a fallu annuler ou reporter des événements prévus. »

Le Grand Palais de Lille accueille traditionnellement des expositions
Le Grand Palais de Lille accueille traditionnellement des expositions - Francois Launay / 20 Minutes

« Sur une année normale, Lille Grand Palais, qui comprend le Zénith, accueille 200 événements et 100 concerts. Mais depuis un an, il n’y a eu que dix événements et pas un seul concert. C’est une vraie catastrophe économique. Aujourd’hui, on n’a aucune date de réouverture. Il y a des choses programmées pour mai-juin, mais je ne vous cache pas que ça commence à annuler. D’ailleurs, avec tous ces reports, on commence à avoir un embouteillage sur la période septembre 2021/juin 2022 où il n’y a plus de place. On espère pouvoir reprendre le 23 juin avec Art Up ce qui serait une façon de boucler la boucle. Ce serait un vrai symbole ».

Arnaud Meunier, propriétaire de sept restaurants à Lille

« Quelques jours avant le confinement, on sentait la crainte monter chez les gens. La fréquentation de nos établissements commençait à diminuer. On avait plus peur du virus que maintenant mais on n’avait pas encore de protocole sanitaire à l’époque. Nos salariés n’avaient pas de masques mais on avait exigé qu’ils portent des gants et mettent du gel hydroalcoolique. On se doutait qu’on allait sans doute devoir fermer mais je ne m’attendais pas à le faire en quelques heures comme ça s’est passé le samedi 14 mars ».

Le restaurant La Chicorée à Lille
Le restaurant La Chicorée à Lille - F.Launay/20 Minutes

« Je l’ai eu mauvaise car je pense qu’on aurait pu nous prévenir avant. Il a fallu jeter toutes les denrées prévues pour le week-end. Mon premier sentiment, ça a été "oh merde" (rires). Je venais de racheter la Chicorée [célèbre resto lillois] en décembre 2019. Et on ne savait pas du tout comment ça allait se passer. Du jour au lendemain, mes 140 salariés ont été mis au chômage partiel. De mon côté, après une semaine passée à ruminer chez moi, j’ai voulu utiliser ce temps perdu à bon escient. J’ai donc fait des travaux à la Chicorée, chose que j’avais prévu de faire initialement deux ans plus tard. Un an après, on n’a aucun horizon. Je pense qu’on sera les derniers à rouvrir. »