Les Prud’hommes de Lille doivent juger si le licenciement de Marcelo Bielsa, en 2017, était justifié

JUSTICE La décision du tribunal des Prud’hommes de Lille doit être rendue, vendredi 2 juillet, dans l’affaire opposant l’entraîneur Marcelo Bielsa au Losc, club qui l’avait licencié en 2017

Gilles Durand
— 
L'entraîneur de foot, Marcelo Bielsa, lors de son dernier match avec le Losc, en novembre 2017.
L'entraîneur de foot, Marcelo Bielsa, lors de son dernier match avec le Losc, en novembre 2017. — Christophe saidi / SIPA
  • Depuis son licenciement pour faute grave en 2017, l’entraîneur argentin Marcelo Bielsa a attaqué plusieurs fois le Losc devant les tribunaux pour obtenir réparation.
  • Les Prud’hommes de Lille doivent trancher sur les indemnités de licenciements d’environ 18 millions d’euros que réclame le coach à son ancien club.
  • Le tribunal doit décider si le licenciement était justifié par une faute grave ou non et si un pré-contrat signé entre Bielsa et le Losc était applicable.

Un entraîneur de football a beau être millionnaire, il n’en reste pas moins un simple salarié. L’Argentin Marcelo Bielsa en a fait l’expérience lors de son court séjour au Losc entre juillet et novembre 2017. Depuis son licenciement pour faute grave, il a attaqué plusieurs fois son ancien club devant les tribunaux pour obtenir réparation. En vain.

Vendredi, c’est le tribunal des prud’hommes de Lille qui doit trancher sur ses conditions de limogeage. Marcelo Bielsa réclame plus de 18 millions d’euros au club lillois. Avant la décision des juges, 20 Minutes fait le point sur le dossier.

Y a-t-il eu faute grave ?

Les juges des Prud’hommes vont devoir trancher cette question essentielle. « Les mauvais résultats ou le motif économique ne sont pas des fautes graves », assène Benjamin Cabagno, avocat de Marcelo Bielsa qui martèle, « le club avait besoin que mon contrat sorte de la comptabilité ».

Pour Bertrand Wambeke, avocat du Losc, l’argument a déjà été balayé par le tribunal de commerce. « Il a demandé le placement en redressement judiciaire du club pour forcer les dirigeants à négocier. Il a été condamné à 300.000 euros pour procédure abusive. Somme qu’il n’a toujours pas payée ». « M. Bielsa n’en démord pas. C’est ridicule car la masse salariale des joueurs est beaucoup plus importante que son salaire et celui de ses adjoints »

Pas moins de huit griefs sont reprochés à Marcelo Bielsa, parmi lesquels « insubordination récurrente » ou encore « un comportement agressif et irrespectueux ». « Or, il n’y a aucun témoignage contre lui de la part de salariés ou de joueurs, hormis les accusateurs qui l’ont licencié », fait remarquer Benjamin Cabagno.

Devait-il obéir à Luis Campos ?

Ce qu’on lui reproche, c’est d’avoir refusé de travailler avec Luis Campos, or ce dernier, conseiller du président Gérard Lopez, ne faisait pas partie de l’organigramme du club. « Certes, rétorque Bertrand Wambeke, si le président lui ordonne de travailler avec Luis Campos, il doit obéir. on lui a donné des instructions. il devait les suivre ».

Un point de droit qu’il faudra éclairer, en dehors du fait que « la situation du club était au plus bas » et que « Luis Campos est un professionnel reconnu dans le monde du football », comme le mentionne l’avocat du club.

En face, Marcelo Bielsa plaide la demande de rendez-vous que le président lui a refusé par deux fois. « On voulait le pousser à la démission, on cherchait à le mettre en colère, assure Benjamin Cabagno. On a même laissé entrer les ultras lors d’un entraînement pour lui mettre la pression. »

Fin octobre, une ultime réunion entre Marcelo Bielsa, un de ses adjoints, Marc Ingla, le directeur sportif et Luis Campos, dégénère. Une secrétaire entend des éclats de voix. « Tu répondras de ce que tu viens de dire devant un tribunal », a dit Luis Campos à Bielsa, en lui touchant l’épaule, selon la version de l’avocat du Losc.

Trois semaines plus tard, Marcelo Bielsa était licencié.

Un licenciement humiliant ?

L'épisode du licenciement s’était étalé dans la presse : Le 22 novembre 2017, un huissier se présente vers 20 h à l’hôtel Barrière de Lille, où loge Marcelo Bielsa. Il doit lui remettre sa convocation à un entretien en vue d’un licenciement. Ensuite, deux versions divergent. L’entraîneur lillois s'enferme à double tour dans sa chambre pour éviter qu’on lui remette le courrier, selon le club.

Pour l’avocat de Bielsa, ce dernier est bien descendu et n’a pas compris ce qu’on lui voulait : « Il s’agit simplement d’une incompréhension à cause de la barrière de la langue, comme le note le rapport de l’huissier ». Argument contesté par Bertrand Wambeke : « Le concierge parlait espagnol. Il a pu traduire. M. Bielsa savait très bien de quoi il s’agissait. »

Un autre point devra être éclairci. Marcelo Bielsa assure avoir appris sa mise à pied par la presse, le lendemain matin, avant d’avoir retiré sa convocation. Le Losc assure avoir envoyé le communiqué à la presse le 23 novembre, après avoir prévenu le coach. Or, un tweet du Losc annonçant la suspension de son entraîneur est bien daté du 22 novembre à 22 h 07.

« Après l’épisode lillois, M. Bielsa a été blacklisté en France, précise Benjamin Cabagno. Le préjudice est énorme pour quelqu’un qui met la morale au-dessus de tout ». Bertrand Wambeke conteste : « Il a su rebondir dans le championnat anglais, le plus prisé d’Europe. Son prestige est intact ».

Un pré-contrat peut-il être considéré comme un contrat de travail ?

En février 2017, soit cinq mois avant l’embauche officielle de Marcelo Bielsa et de ses quatre adjoints, un pré-contrat a été signé entre l’Argentin et le Losc. Que dit ce contrat ? « M. Bielsa a tout pouvoir sur la gestion sportive » et « toutes les conditions sont prévues pour son contrat de travail », explique son avocat. Le salaire global de l’entraîneur et de ses quatre adjoints s’élève à 4,5 millions la première année et à 4 millions la seconde, payés en dollars.

Une clause évoque que « quelle que soit la cause de la rupture, il doit toucher l’intégralité du salaire ». Clause qui ne sera pas reprise dans le contrat de travail signé en juillet et homologué par la Ligue nationale de football. Et c’est là que ça coince. Selon Benjamin Cabagno, « c’est à l’employeur, et non à l’employé, de s’assurer que le contrat doit être conforme au pré-contrat ».

Pour Bertrand Wambeke, il s’agit d’une « clause abusive » qui ne pouvait figurer dans un contrat de travail. « Imaginez ! M. Bielsa pourrait mettre le feu au centre d’entraînement de Luchin, il ne pourrait être licencié pour faute grave ». Contre-attaque de la partie adverse : « C’est inquiétant si le Losc n’a pas de juriste pour vérifier les contrats ».

L’avocat du club lillois persiste et signe : « Ce n’est pas un contrat de travail, mais un accord-cadre pour préparer les cinq contrats de travail futurs. M. Bielsa réclame son salaire et celui de ses collaborateurs, or il ne peut plaider pour ses collaborateurs. »

En octobre, un nouveau procès concernant ses adjoints doit également se tenir aux prud'hommes de Lille.