« A l’époque, Lille était en proie à des affrontements nocturnes réguliers », souligne l’auteur du livre « Les morts de la Deûle »

INTERVIEW Dans son livre, « Les morts de la Deûle », le journaliste Tomas Statius retrace l’emprise de l’extrême droite dans le contexte de cette affaire de « noyades » qui date de 2011

Propos recueillis par Gilles Durand

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Des enquêteurs de la police judiciaire de Lille assistés par des plongeurs des sapeurs-pompiers sondant la Deûle en 2011 après la disparition de Jean-Meriadec Le Tarnec. (Archives)
Des enquêteurs de la police judiciaire de Lille assistés par des plongeurs des sapeurs-pompiers sondant la Deûle en 2011 après la disparition de Jean-Meriadec Le Tarnec. (Archives) — M.LIBERT/20 MINUTES
  • Le journaliste Tomas Statius publie Les morts de la Deûle, un livre consacré à l’affaire des noyés qui avait défrayé la chronique à Lille, en 2011.
  • Il oriente son récit sur les milieux d’extrême droite mis en cause judiciairement, en 2017, dans un des dossiers.
  • Son livre retrace avec précisions la dernière soirée des victimes.

Ils n’urinaient pas tous quand ils sont tombés dans l’eau. Cette théorie, sous-tendue dans ce qu’on a appelé « l’affaire des noyés de la Deûle », vole en éclat avec le livre de Tomas Statius. Mais ce n’est pas le seul élément auquel ce journaliste lillois tord le cou dans son livre Les morts de la Deûle (éditions JC Lattès) qui vient de sortir, mercredi. Après deux ans d’enquête fouillée, Tomas Statius remet en question, avec un vrai talent d’écriture, l’hypothèse de la série d’accidents. Il propose une nouvelle lecture du dossier qui avait angoissé Lille en 2011.

Tomas Statius, auteur du livre «Les morts de la Deûle», sorti le 20 janvier 2021.
Tomas Statius, auteur du livre «Les morts de la Deûle», sorti le 20 janvier 2021. - Matthieu Bidan / JC Lattès

Pourquoi revenir sur ces affaires vieilles de dix ans ?

J’étais étudiant à l’Institut d’études politiques de Lille quand ces affaires ont eu lieu. Ça m’a profondément marqué, tout comme mes proches et mes amis. On a toujours eu des doutes sur les conclusions des enquêtes. En plus, peu avant, en 2009, un étudiant de notre école, Guillaume Mittre avait aussi péri noyé dans la Deûle. Ceux qui l’avaient poussé s’étaient dénoncés, mais si ça n’avait pas été le cas, aurait-on retrouvé les coupables ?

Vous en arrivez à quelles conclusions ?

Je n’ai pas de réponses définitives à apporter. L’objectif n’est pas de savoir s’il s’agit de meurtres ou d’accidents, mais de retrouver l’atmosphère urbaine qui régnait à Lille, à l’époque. L’idée de départ du livre, c’est qu’à partir d’un fait divers, on raconte un milieu. Et dans le Nord, c’est celui de l’extrême droite et des skins qu’il me paraissait intéressant d’aborder.

Pourquoi ?

A l’époque des faits, Lille était en proie à des affrontements nocturnes réguliers entre militants d’extrême droite et d’extrême gauche, mais aussi à des agressions, parfois sur fond d’homophobie. Ce phénomène était peu médiatisé. A mon sens, cette ambiance, ce contexte politique local manquaient dans le traitement de ces affaires.

D’autant qu’en 2017, des militants d’extrême droite ont été mis en examen dans une des affaires…

Il a fallu attendre ce moment-là pour que les médias commencent à en parler. Dans ce livre, je tente d’aller plus loin et de retracer une généalogie de l’extrême droite, en creux de ces affaires, pour les éclairer d’une autre manière. J’ai recueilli les témoignages de personnes qui ont milité dans ces mouvements d’ultradroite. Souvent, il y a une réticence des journalistes à les interroger car c’est un milieu sulfureux. Pourtant, elles parlent et racontent beaucoup de choses intéressantes dans le cadre de cette enquête.

Le livre fourmille aussi de détails importants sur le parcours et la dernière soirée de chaque victime. Comment avez-vous remonté le fil ?

C’est le secret des sources. J’ai essayé de contacter chaque témoin pour avoir aussi son ressentiment aujourd’hui. Les mises en examen en 2017 ont de nouveau instillé le doute. C’est difficile à vivre pour certains proches. En général, j’ai ressenti une vraie volonté de mettre un point final à ces affaires. Ça permet aussi de raconter comment la justice peut être violente pour des gens qui ne sont pas habitués à son fonctionnement.