Nord : « La politique de métropolisation, c’est quelques gagnants, mais beaucoup de perdants », estime un géographe

INTERVIEW Dans le Nord, le phénomène de métropolisation s’accentue autour de Lille, tandis que les autres grandes villes perdent des habitants. Faut-il s’en inquiéter ?

Propos recueillis par Gilles Durand

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Vue sur Lille et sa métropole depuis le beffroi de la mairie. (Illustration)
Vue sur Lille et sa métropole depuis le beffroi de la mairie. (Illustration) — M.LIBERT/20 MINUTES
  • Le géographe Laurent Chalard a analysé la démographie départementale de la décennie 2008-2018, post-crise économique des subprimes, dans le Nord.
  • Au niveau des communes, le processus de métropolisation s’accélère car toutes les communes en croissance se situent dans la périphérie de Lille.
  • Il s’inquiète de cette politique de métropolisation menée par la France.

Et si on reparlait aménagement du territoire ? Alors que l'Insee vient de dévoiler le recensement 2018 de la population, le géographe Laurent Chalard, membre du groupe de réflexion European centre for international affairs, a analysé la démographie départementale de la décennie 2008-2018, post-crise économique des subprimes, dans le Nord. Il s’inquiète de la politique de métropolisation menée par la France.

Laurent Chalard, géographe et membre de membre du groupe du centre de réflexion

Quel est le premier constat sur ces dix ans ?

La dynamique départementale est fortement liée aux variations de son attractivité migratoire car le solde naturel a tendance à s’atténuer. Au niveau des communes, on s’aperçoit d’une accélération du processus de métropolisation car toutes les communes en croissance se situent dans la périphérie de Lille​, à l’exception des cas particuliers de Grande-Synthe, dont la croissance était liée au camp de migrants, et de Bailleul.

Les autres principales villes sont-elles toutes perdantes ?

Oui. En particulier Dunkerque, mais aussi Douai, Maubeuge et Fourmies. Il existe une exception : Cambrai qui maintient sa population stable, mais grâce à une natalité très forte. C’est une caractéristique de cette ville d’être une des plus fécondes de France.

Comment ça s’explique ?

Le Nord est soumis à un déficit migratoire depuis les années 1970. Il y a plus de départs que d’arrivées, surtout de la part des jeunes actifs. Ce déficit migratoire reste globalement stable depuis dix ans grâce au phénomène de métropolisation autour de Lille. Et cette métropolisation s’accompagne d’une désindustrialisation. Dans la métropole lilloise, par exemple, l’industrie ne représente plus que 9,6 % des emplois en 2017, contre encore 12,9 % en 2007.

La métropole de Lille reste donc la seule zone attractive…

Le nombre d’emplois, dans l’aire d’attraction de Lille est passé de 584.914 en 2007 à 606.659 en 2017, soit une hausse assez remarquable dans le contexte post-crise de 2008. Alors qu’au niveau du département, l’emploi est relativement stable, passant de 977.175 en 2007 à 980.850 en 2017. On voit que la dynamique est essentiellement lilloise.

Quel problème cela peut-il poser ?

Plus on s’éloigne de la métropole, plus la démographie baisse à cause du manque d’emplois. A Dunkerque, par exemple, les usines restent mais les gains de productivité font baisser le nombre d’emplois. Cela pose question sur la politique de métropolisation. Cette théorie dominante d’inspiration néolibérale voudrait que, lorsque les grandes villes atteignent un seuil critique, elles provoquent le ruissellement de la population. Ruissellement qu’on attend toujours.

Pourquoi ça ne marche pas ?

Les métropoles françaises sont moins peuplées et moins puissantes que Turin, Milan ou Barcelone, par exemple. La zone d’influence reste donc très limitée. A Lille, par exemple, le ruissellement ne fonctionne plus au-delà de 30 km. Si les pouvoirs publics laissent s’installer cette métropolisation, il y aura quelques gagnants, mais beaucoup plus de perdants.

Existe-t-il d’autres solutions ?

Je suis partisan du retour de la politique d’aménagement du territoire en se demandant comment faire revenir l’emploi. La relocalisation d’activités industrielles pourrait être une solution. Pas dans la métropole de Lille qui a développé le tertiaire, mais pourquoi pas dans certaines villes moyennes, comme l’a fait Valenciennes pas exemple. Ça passera par un changement de mentalité vis-à-vis de la main-d’œuvre ouvrière. En valorisant le travail en usine, comme en Allemagne. Plus qu’ailleurs, le Nord possède cette main-d’œuvre qualifiée et cette capacité d’innovation.

Croissance ou déclin ?

Entre 2008 et 2018, on note les plus fortes croissances de population à Lille (+7.300 habitants), Tourcoing (+4.800), Lesquin (+2.300), Saint-André et Roubaix (+2.200). En pourcentage, la petite commune de Capinghem, près de Lille, fait un bond de 60 %, du fait de la création du quartier Humanicité en partie sur le territoire de la commune. En revanche, Dunkerque (-6.800), Douai et Maubeuge (-2.800) et Fourmies (-1.300) sont en déclin démographique, tout comme Mons-en-Barœul (-1.100), dans la métropole de Lille.