Coronavirus : «Ce Covid rajoute de la difficulté à nos difficultés»... Des SDF racontent leur quotidien bouleversé

REPORTAGE L’épidémie de Covid-19 bouleverse le quotidien des sans-abri et accentue la précarité. « 20 Minutes » a suivi à Valenciennes, dans le Nord, une maraude de l’équipe Rimbaud qui apporte un soutien aux SDF

Francois Launay

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Frédéric dort dans la rue depuis un an
Frédéric dort dans la rue depuis un an — F.Launay/20 Minutes
  • Selon la fondation Abbé Pierre, 300.000 SDF vivent désormais dans les rues de France, un chiffre qui a doublé en dix ans.
  • Ce lundi à Valenciennes, 20 Minutes a suivi une maraude de l’équipe Rimbaud qui apporte aux sans-abri un soutien médical et moral depuis 20 ans.
  • L’épidémie de Covid-19 a brutalement changé leur quotidien et accentué la précarité comme le racontent soignants et SDF.

La misère fait partie de leur quotidien depuis 20 ans. Trois fois par semaine, l’équipe mobile Rimbaud part le soir à la rencontre des SDF dans les rues de Valenciennes. Composée de sept infirmiers, d’une éducatrice spécialisée, d’un psychiatre et d’un psychologue, la structure, qui dépend du centre hospitalier, accompagne les personnes à la rue dans leurs problèmes de santé. Au total, une centaine de SDF sont en lien avec l’équipe. Mais avec l’épidémie de Covid-19, leur mission a encore évolué.

Lundi soir, 20 Minutes a accompagné une maraude de l’équipe Rimbaud. Contactés via le 115 (numéro gratuit) par les personnes sans domicile, deux infirmiers et un membre d’une association qui aide les personnes dans la rue sont partis en camion pendant plusieurs heures pour soigner, apporter du soutien et écouter un public de plus en plus jeune. Ces trois professionnels et cinq SDF ont accepté de raconter leur vie en cette période de crise sanitaire  qui voit la précarité exploser. Voici leurs témoignages.

Paul Gaida, infirmier de l’équipe Rimbaud

« La santé n’est pas la priorité des SDF. Leur priorité, c’est survivre. Du coup, les mesures barrière sont un peu compliquées à mettre en place. Surtout avec un virus qu’on ne voit pas et auquel ils ont du mal à croire car ils ne sont pas surinformés comme on peut l’être. Si on est appelé pour une suspicion de Covid, on va leur proposer d’aller faire un dépistage dans un centre d’accueil de jour ou directement à l’hôpital. Mais on ne leur impose rien car ce sont eux qui décident. L’essentiel de notre travail, c’est de créer le lien. S’il y a de la confiance, c’est plus simple à leur faire accepter. Si le test Covid est positif, cinq places isolées leur sont réservées dans un établissement spécialisé du Valenciennois. Et si ces places sont saturées, on les envoie dans l’agglomération lilloise. »

Deux infirmiers et un membre d'association en lien avec les SDF composent l'équipe Rimbaud
Deux infirmiers et un membre d'association en lien avec les SDF composent l'équipe Rimbaud - F.Launay/20 Minutes

Patricia*, SDF depuis six mois

« C’est un réconfort cette maraude. Ce sont des gens qui sont au fait de nos difficultés et qui sont humains. Le Covid complique énormément notre situation et il faudrait aussi le dire à nos dirigeants. En période hors Covid, on arrive toujours à trouver quelque chose, deux ou trois euros, un fast-food pour se réchauffer et dans lequel on peut rester plusieurs heures. Il y a aussi les bibliothèques où on peut rentrer gratuitement et s’instruire. Mais là, tout est fermé. Ce Covid rajoute de la difficulté à nos difficultés. Celui qui vous dit qu’il est à la rue aujourd’hui, il est vraiment à la rue au sens propre comme au sens figuré. »

L'équipe Rimbaud peut orienter les SDF vers des structures de soin
L'équipe Rimbaud peut orienter les SDF vers des structures de soin - F.Launay/20 Minutes

Stéphanie Dordain, infirmière de l’équipe Rimbaud

« Lors de la première vague, on n’avait pas beaucoup de gens avec des symptômes. Mais là, dans les foyers, il y en a beaucoup plus que la première fois. D’ailleurs, les deux foyers d’hébergement d’urgence de Valenciennes sont actuellement touchés. Il va y avoir des dépistages faits ce mardi. C’est compliqué ».

Stéphanie est l'une des infirmières de l'équipe Rimbaud
Stéphanie est l'une des infirmières de l'équipe Rimbaud - F.Launay/20 Minutes

Frédéric, 20 ans, SDF depuis un an

« On ne sait pas où manger en ce moment. Mais grâce à l’équipe Rimbaud, on peut obtenir un sandwich. Ça fait un an que je suis à la rue. Je bossais avant au noir mais du jour au lendemain, on n’a plus eu besoin de moi et j’ai tout perdu. Il n’y a pas d’aides pour les jeunes de 18-25 ans donc c’est compliqué. Je dors dans des allées avec ma compagne qui est enceinte. La journée, on tourne dans les rues en essayant de gratter de l’argent. Et le soir, on essaie de dormir. Personnellement, je ne dors pas. Je surveille car il peut y avoir des embrouilles. Avec le Covid, Valenciennes est mort. On n’a nulle part où aller. Avant, on pouvait aller se réchauffer et traîner au centre commercial mais ce n’est plus possible. La situation est compliquée. C’est dur mais je fais avec »

Les SDF viennent trouver un peu de réconfort et de conseil auprès de l'équipe Rimbaud
Les SDF viennent trouver un peu de réconfort et de conseil auprès de l'équipe Rimbaud - F.Launay/20 Minutes

Svetlana, 21 ans, enceinte et SDF depuis un an

« Je suis enceinte depuis cinq mois et demi mais ça va, j’arrive à supporter la situation. L’équipe Rimbaud m’apporte énormément. Ils peuvent m’emmener et m’accompagner pour mes rendez-vous à l’hôpital. Dès que j’ai besoin de quelque chose, je les appelle et ils sont là. En ce moment, ce n’est pas facile car les gens ne donnent pas beaucoup aux jeunes dans la rue. Ils pensent qu’on fait n’importe quoi avec l’argent. Mais pour des jeunes, on s’en sort plutôt pas mal avec mon copain. Il faut dire aussi que j’ai une histoire compliquée. J’ai été placée dès ma naissance, je suis retournée ensuite chez mes parents mais j’ai été violée par mon père. J’ai eu une fille issue d’un viol qui a été placée en foyer. Je suis partie de chez moi quand j’avais 14 ans et je vadrouille dans la rue depuis. J’ai fait aussi trois passages en prison pour des vols notamment. Mais j’ai arrêté les bêtises depuis un an. »

Un café chaud et de l'écoute réconfortent un peu les SDF
Un café chaud et de l'écoute réconfortent un peu les SDF - F.Launay/20 Minutes

Jean-Noël Collet, coordinateur chez Midi Partage, association d’aide aux SDF

« Sur la deuxième vague, on voit beaucoup plus de monde et surtout de plus en plus de jeunes. Normalement à Midi Partage, on distribue des repas chauds au quotidien dans notre local. On fait parfois du dépannage alimentaire à domicile chez des familles mais ce n’est pas notre première mission normalement. Sauf qu’avec le Covid, on fait du dépannage tout le temps désormais. Il y a beaucoup plus de monde à la rue ou en galère. Beaucoup de gens sont en train de glisser vers la précarité.

On parle beaucoup de la crise sanitaire mais il y a une immense crise sociale ».

Jean-Noël (à gauche) travaille pour l'association Midi Partage
Jean-Noël (à gauche) travaille pour l'association Midi Partage - F.Launay/20 Minutes

Mélanie, SDF depuis huit ans

« En ce moment je vis par terre. C’est pour ça que je suis venu chercher un sac de couchage. Ça me fait du bien de voir l’équipe Rimbaud car ça permet de discuter avec des gens qui ont un cerveau. Ils nous donnent aussi des masques ce qui est important en ce moment. Je suis à la rue depuis que je me suis fait expulser de mon logement. Mon compagnon est mort en janvier dernier. J’ai trois enfants placés ».

*Le prénom a été modifié

L'équipe Rimbaud distribue des sacs de couchage aux SDF
L'équipe Rimbaud distribue des sacs de couchage aux SDF - F.Launay/20 Minutes

Michael, 27 ans, SDF depuis neuf ans

« Je suis honteux d’avoir ma vie. Je préférerais ne pas être né. J’ai grandi en famille d’accueil et en foyer dès l’âge de 19 mois. Je n’ai jamais rencontré mes parents naturels et je n’ai fait que de la merde. Ça fait neuf ans que je suis à la rue. J’ai eu une fille que j’aimerai bien récupérer. Je suis déçu de la vie. »