Losc-RC Lens : Pourquoi le derby du Nord se joue désormais à Londres

FOOTBALL Joseph Oughourlian et Gérard Lopez, présidents respectifs du RC Lens et du Losc, qui s'affrontent dimanche en Ligue 1, sont issus du monde de la finance

Francois Launay

— 

Joseph Oughourlian (à gauche) préside le RC Lens. Gérard Lopez (à droite) est le patron du Losc
Joseph Oughourlian (à gauche) préside le RC Lens. Gérard Lopez (à droite) est le patron du Losc — RC Lens.fr/ DENIS CHARLET / AFP
  • Joseph Oughourlian et Gérard Lopez se connaissent bien. Tous deux vivent à Londres et viennent tous deux de la finance.
  • Depuis l’arrivée, les deux hommes, qui ont investi plusieurs de dizaines de millions d’euros dans les deux clubs, ont fait franchir un palier supplémentaire au Losc et au RC Lens.
  • Un duel de financiers qui n’a plus rien à voir avec le match Martel/Seydoux qui a rythmé la rivalité régionale pendant quinze ans.

En Eurostar, on y est en 1h30 depuis Lille, un peu plus si on vient de Lens. Si Londres n’est pas basée dans les Hauts-de-France, la capitale anglaise est pourtant bien devenue le centre du derby du Nord. Car c’est bien dans la City, célèbre quartier d’affaires londonien, que travaillent les deux nouveaux présidents des éternels rivaux nordistes.

D’un côté, Gérard Lopez, hommes d’affaires hispano-luxembourgeois de 48 ans et président du Losc depuis 2017. De l’autre Joseph Oughourlian, né à Paris en 1972, patron du fonds d’investissement Amber Capital et président du RC Lens depuis 2018.

« Dans le business, hors football, on s’apprécie »

Deux hommes qui s’apprêtent à vivre leur premier derby du Nord ce dimanche (21 heures) sans vraiment d’animosité. Car les deux financiers se connaissent très bien comme l’a reconnu récemment Gérard Lopez. « Pour les affaires, nous sommes tous les deux basés à Londres, c’est un microcosme, donc on se croise régulièrement. Dans le business, hors football, on s’apprécie. Pour le foot, on va devoir apprendre à se détester (rires) » a lâché le président lillois à La Voix du Nord.

C’est avec ce profil similaire d’hommes d’affaires internationaux qu’on se rend compte que Lille et Lens ont changé d’échelle sur le plan économique. « C’est l’avènement de la financiarisation du foot. Ça a commencé dans les années 1990 avec l’accroissement des sommes en jeu dans le foot français et international. Jusqu’à peu, on avait conservé des actionnaires de club ou des présidents très ancrés localement. Depuis quelques années, on voit des actionnaires arriver avec des profils très financiers. Il n’est pas surprenant de retrouver des présidents de clubs issus de ce monde. Le premier ayant été Loïc Féry à Lorient », explique Christophe Lepetit, économiste du sport.

« Ils sont moins attachés au club que quelqu’un issu du tissu local »

Un duel de financiers qui n’a plus rien à voir avec le match Martel/Seydoux qui a rythmé la rivalité régionale pendant quinze ans. « Gervais, c’était l’enfant des corons et moi j’étais le titi parisien. Aujourd’hui, les deux présidents sont deux citoyens du monde », résume Michel Seydoux, patron du Losc de 2002 à 2017.

Deux citoyens du monde sans véritable ancrage local. Alors, peut-on être vraiment attaché à son club en étant basé à Londres la plupart du temps ? « Oui. Même s’il n’est pas du coin, Joseph [Oughourlian] s’investit fort dans le club. Il est très attentif, très stressé, passionné et emballé par son club », assure Gervais Martel, président du RC Lens de 1988 à 2018. « Gérard [Lopez] est un grand amateur de foot qui comprend très bien le club. Je n’ai pas l’impression qu’il surjoue. Il aime son club et il le défend formidablement bien », assure de son côté Michel Seydoux.

Des déclarations d’amour que balaie d’un revers de main Christophe Lepetit. « Les deux présidents vous disent qu’ils sont très impliqués mais ça enlève quand même un peu d’affect. Ces gens-là sont dans la finance, ce sont des pragmatiques et ils sont moins attachés au club que quelqu’un issu du tissu local. Après Ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose car vivre les choses de façon trop passionnée peut mener dans une impasse », estime l’économiste.

Quand Lopez emprunte, Oughourlian investit sa fortune personnelle

Reste que Lopez et Oughourlian investissent quand même beaucoup d’argent dans leur nouveau dada. Mais pas forcément de la même manière. Car entre Lille pleinement intégrée au marché des transferts internationaux et Lens qui remonte seulement de Ligue 2, les investissements ne sont pas à la même échelle comme le raconte le journaliste Benoît Dequevauviller.

« Joseph Oughourlian m’a dit un jour en souriant : “Oui, je connais bien Gérard Lopez mais on ne joue pas dans la même cour”. Oughourlian, qui a déjà investi 45 millions d’euros, est un financier de la City avec la gestion d’un bon père de famille au RC Lens. Gérard Lopez a une autre technique : il arrive avec 200 millions d’emprunts et bim, il ramène Bielsa, bim il achète des jeunes joueurs à 10-15 millions pour mieux les revendre et il croise les doigts pour que ça tienne 4-5 ans et qu’il soit capable de rembourser », estime l’auteur de Retour vers le futur, un livre consacré au RC Lens.

Les hommes passent, l’institution reste

Avec un Lopez qui emprunte beaucoup à des fonds d’investissement et un Oughourlian qui investit sa fortune personnelle, la façon de faire est différente. Mais au final les deux clubs semblent s’y retrouver. « C’est difficile de dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose. La bonne chose c’est s’il y a des investissements qui permettent au club de se structurer et de progresser dans tous les domaines. C’est une mauvaise chose s’il n’y a qu’un aspect purement spéculatif au détriment des intérêts du club à long terme. Pour le moment, je n’ai pas l’impression que les deux clubs aient à se plaindre de leurs présidents actionnaires », estime Christophe Lepetit.

Reste à savoir combien de temps les deux hommes resteront à Lens et Lille. « Il est fini le temps où des présidents comme Gervais Martel pouvaient rester 30 ans dans le même club », assure Benoît Dequevauviller. « Le jour où ils auront fait le tour de la question ou atteint le bout de leur investissement financier ou personnel, ils partiront. Mais ce ne sera pas forcément avec pertes et fracas », rassure Lepetit.

« Tant que les institutions Losc et RC Lens sont préservées, les hommes n’ont pas forcément d’importance, lâche de son côté Michel Seydoux. Une institution, ça appartient à tout le monde. Elle est confiée pendant un temps à un ou deux personnages qui vont faire avancer l’histoire. » Si l’actionnariat des deux clubs se trouve aujourd’hui à Londres, l’histoire du. Losc et du RC Lens continuera forcément de s’écrire dans la région.