Lille : « Aujourd’hui, les technologies informatiques sont des boîtes noires », explique une chercheuse médaillée du CNRS

INTERVIEW La chercheuse belge, Liesbeth de Mol, a reçu la médaille de bronze du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pour son travail sur l’histoire et la philosophie des programmes informatiques

Propos recueillis par Margaux Menu

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Liesbeth de Mol, récompensée par la médaille de bronze du CNRS
Liesbeth de Mol, récompensée par la médaille de bronze du CNRS — Liesbeth de Mol
  • Une chercheuse lilloise vient d’être récompensée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
  • Grâce à l’histoire et la philosophie, elle étudie la fiabilité des systèmes informatiques en décortiquant les langages de programmation qui les constituent.

Médaille de bronze du CNRS. Chercheuse à l’Institut des sciences humaines et sociales (INSHS) de Lille et doctorante en philosophie, Liesbeth de Mol vient de recevoir cette récompense nationale pour ses recherches sur l’histoire et la philosophie en informatique. Elle pense les systèmes informatiques en décortiquant la notion de programme. Travail qu’elle détaille à 20 Minutes.

Vous travaillez sur l’épistémologie, l’histoire et la philosophie de l’informatique, des mathématiques, et de la logique. Quel est le lien entre ces différents domaines ?

Aujourd’hui, les technologies informatiques sont des boîtes noires, pour l’utilisateur mais aussi pour ceux qui les développent. Cette opacité est ancrée dans l’histoire complexe des technologies informatiques mais aussi dans des stratégies de l’industrie, qui choisit sciemment de créer des objets « fermés ». Ma motivation de base était d’ouvrir cette boîte pour mieux comprendre les pratiques et les connaissances diverses qui sont cachées derrière les interfaces graphiques comme ceux d’Apple ou Google.

C’est-à-dire ?

Ces technologies sont le résultat d’une interaction complexe de disciplines, y compris la logique et les mathématiques. Dans ma perspective, l’informatique est une discipline indisciplinée qui a besoin d’une approche pluraliste.

Concrètement, comment travaillez-vous ?

Mes recherches commencent toujours avec un problème concret et j’essaie toujours de me libérer de mes propres suppositions épistémologiques. Par exemple, dans la littérature, on suppose souvent que l’origine du mot « programme » est apparue dans le contexte d’un des premiers ordinateurs, baptisé Eniac. En fait, le rôle de l’Eniac est surestimé, car les origines de la notion se trouvent en réalité dans un discours d’ingénieur datant de la fin du 19e siècle.

Qu’est-ce qui vous motive ?

D’abord, il y a la motivation d’ouvrir les boîtes noires évoquées auparavant. C’est un problème d’alphabétisation numérique qui est difficile à résoudre. Si je peux y contribuer un peu, je serais très contente. Particulièrement pour le cas des « humanités numériques », je pense qu’il y a un vrai défi à relever. Je serais très heureuse si mes travaux pouvaient contribuer à instaurer une réflexion critique en informatique.

Quelles sont vos ambitions professionnelles ?

Quand j’étais encore postdoc* à l’université de Gand, ma seule ambition professionnelle était de pouvoir faire de la recherche toute ma vie, avec une liberté de temps et de pensée. D’une certaine manière, j’ai déjà obtenu ça. Deuxièmement, j’aimerais continuer mes efforts pour développer une communauté de recherches pluridisciplinaire pour repenser les objets de l’informatique. Je suis de plus en plus optimiste qu’une telle collaboration – entre philosophes, historiens, informaticiens, programmeurs, ingénieurs – soit possible.

Êtes-vous satisfaite des moyens qui vous sont attribués à la recherche ?

Je m’inquiète de l’installation d’un système inégalitaire de recherches, sur le plan national et international. Avec cette idée d’une qualité de recherche définie en termes quantitatifs par rapport aux nombres de publications et à la valeur économique. Je crains les effets d’une telle approche qui encourage la compétition plutôt que la collaboration. J’avoue ne pas être trop optimiste.

* Titulaire d’une thèse de doctorat.