Lille: Concours d'éloquence, zèle ou clips...Comment les avocats nordistes réinventent leur grève contre la réforme des retraites

SOCIETE Dans la région, les avocats multiplient les initatives originales pour ne pas relâcher la pression contre la réforme des retraites

François Launay
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Un avocat lillois participe à un concours d'éloquence
Un avocat lillois participe à un concours d'éloquence — AFP
  • Les avocats nordistes font évoluer leur façon de protester contre la réforme des retraites.
  • Après les manifs et l’absence en salle d’audience, place à la grève du zèle et à des actions originales comme concours d’éloquence ou clips revendicatifs.

Pour l’occasion, l’hémicycle du conseil régional des Hauts-de-France avait fait le plein jeudi 6 février. La raison de cette affluence particulière ? Un concours d’éloquence organisé jeudi par les avocats du barreau de Lille. Accompagnés par d’autres professions libérales (orthophonistes, infirmiers, médecins…), ils se sont succédé à la barre pour défendre leur régime de retraites.

« Il y a eu de nombreuses plaidoiries de confrères. On en a même un qui a défendu de manière très drôle le gouvernement. Et puis, on a pu discuter avec d’autres professions libérales des difficultés que l’on partage et des craintes que nous avons », se réjouit Me Jean-Baptiste Dubrulle, le bâtonnier du barreau de Lille.

Un changement de méthode nécessaire

Après un mois de grève, un record dans l’histoire du monde avocat, cette action était aussi un moyen de se mobiliser autrement contre la réforme des retraites. Depuis le début de l’année, la profession, qui bénéficie d’un régime autonome, bénéficiaire et solidaire, est vent debout contre le projet du gouvernement qui veut intégrer les avocats au nouveau système dit universel. Conséquence directe : les avocats vont cotiser plus (de 14 à 28 %) pour moins de retraite.

Alors, après avoir déserté les prétoires et participé aux manifestations, les robes noires lilloises ont décidé de changer de méthode. Personne n’avait prévu que les discussions resteraient au point mort ou presque avec le pouvoir. Du coup, une nouvelle stratégie de lutte est en train de se mettre en place comme l’explique Me Dubrulle.

« On est passé d’une guerre éclair à une guerre de tranchées »

« On fait face à un mouvement sans précédent et on est en train d’écrire de nouvelles pages de notre profession. On est passé d’une guerre éclair à une guerre de tranchées qu’il va falloir installer dans le temps. Il va falloir faire face à des offensives qui ne concernent pas que les retraites. Il va bientôt y avoir une réforme de l’aide juridictionnelle, de la protection juridique. A une guerre violente, je préfère une guerre de tranchées dans laquelle on va pouvoir ménager nos forces », lâche le bâtonnier.

Plus brutales et mieux étalées dans le temps, de nouvelles actions vont progressivement voir le jour. Par exemple, du 10 au 17 février, les avocats lillois vont refuser d’assurer la permanence téléphonique de garde à vue laissant au parquet le soin de tout organiser. Une grève du zèle va aussi se mettre en place dans les salles d’audience.

Ralentir le fonctionnement de la justice

« On va être très présent dans les prétoires. La juridiction s’opposant désormais à nos demandes de renvoi pour des questions de respect de la procédure, on va répondre du berger à la bergère. Par exemple, on va exiger lors des appels en correctionnelle des jugements en collégiale (plusieurs magistrats) alors que jusque-là on acceptait la présence d’un seul juge. On va alourdir la charge des juridictions », explique Me Eve Thieffry, avocate lilloise et membre du conseil de l'ordre.

En ralentissant volontairement le fonctionnement de la justice, les avocats lillois veulent rappeler à quel point ils sont indispensables. « Quand les avocats arrêtent de mettre de l’huile dans les rouages, la machine se grippe. Quand on arrête de tenir la perfusion de la justice, elle tombe dans un coma profond. Sans les avocats les choses sont beaucoup plus compliquées », rappelle le bâtonnier du barreau de Lille.

Une reprise d’Angèle qui cartonne chez les avocats de Valenciennes

A 50 kilomètres de Lille, le barreau de Valenciennes rivalise aussi d’imagination pour faire entendre son mécontentement. Mi-janvier, les robes noires valenciennoises ont transformé le « Balance ton quoi» d'Angèle en « Balance ta robe ».

Ce clip original, initié par l’union des jeunes avocats (UJA) a connu un franc succès avec près de 75.000 vues sur Youtube en deux semaines. « On voulait faire une action qui soit plus ouverte au public pour faire comprendre notre mouvement. On a eu beaucoup de retours positifs. Ça a vraiment resolidarisé tous les confrères dans le mouvement » reconnaît Lydie Delette, présidente de l’UJA de Valenciennes.

Une meilleure image auprès du grand public

C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus positifs du mouvement des avocats. Si personne ne sait encore si cette mobilisation historique débouchera sur un succès, la solidarité entre confrères a évolué. De quoi changer un peu l’image du métier auprès du grand public.

« Cette mobilisation n’est pas seulement économique. Elle est aussi identitaire. Et si on n’a pas encore fait encore fait vaciller le gouvernement, on a gagné une chose : l’image dans l’opinion publique. Ce n’est pas ce qu’on cherchait initialement mais on a ressenti une forme de fierté. Les gens viennent nous voir spontanément en disant que notre combat est juste. On pensait avoir une image de riches notables, de nantis un peu déconnectés de la réalité. On se bat pour les gens et on s’est rendu compte qu’ils nous appréciaient », s’étonne presque Me Jean-Baptiste Dubrulle. Une victoire d’image importante dans un combat encore loin d’être terminé.