Brexit : « Il est possible que le duty-free revienne », estime le patron du port de Calais

INTERVIEW Jean-Marc Puissesseau, président du port de Calais-Boulogne, explique ce qui va changer avec le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne

Francois Launay

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Jean-Marc Puissesseau, président  du port de Calais-Boulogne
Jean-Marc Puissesseau, président du port de Calais-Boulogne — F.Launay/20 Minutes
  • Rien n’a changé au port de Calais depuis le Brexit, entré en vigueur ce samedi.
  • Mais dans onze mois, le temps des négociations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, beaucoup de choses risquent de se passer au premier port français de voyageurs.
  • Les contrôles de marchandises vont être renforcés comme le raconte Jean-Marc Puissesseau, président du port de Calais-Boulogne

Tout change mais rien ne change. Si le Brexit est officiel depuis le 1er février, à Calais c’est un peu comme s’il ne s’était rien passé ou presque. Au terminal ferry du plus grand port de voyageurs de France, là où 7,5 millions de personnes et 2 millions de camions font chaque année la liaison Calais-Douvres en bateau, le temps s’écoule lentement et personne n’a encore senti la différence. D’ailleurs, la vraie nouveauté du lieu n’est pas le départ de l’Europe du Royaume-Uni mais bien la fermeture du restaurant du terminal qui laisse nombre de voyageurs sur leur faim.

Parmi eux se trouvent Charles et John. Venus passer le week-end en France pour voir leur XV de la Rose se faire exploser par les Bleus du rugby («Sorry, good game »), les deux Britanniques n’avaient pas l’air inquiets au moment de repartir au Royaume-Uni officiellement séparé de l’Union européenne. « Je ne pense pas que le Brexit va changer grand-chose pour les voyageurs. Ce sera peut-être un peu différent pour le business », estime Charles, originaire de Cambridge.

Une sérénité que partage pour l’instant Jean-Marc Puissesseau, le patron du port de Calais-Boulogne. Car jusqu’au 1er janvier 2021, Boris Johnson, le Premier ministre britannique, et l’Union européenne vont négocier des accords dans de nombreux domaines. Le calme apparent pourrait donc ne durer que onze mois avant une éventuelle tempête. Même si Jean-Marc Puissesseau veut rester confiant.

Qu’est ce qui a changé au port de Calais depuis le 1er février et le début du Brexit ?

Absolument rien. Le verdict tombera à la fin de l’année en fonction des accords qui seront trouvés ou pas entre Boris Johnson et l’UE. La seule chose qui change c’est qu’il n’y a plus de suspense : on sait désormais que les Anglais sortent de l’Europe.

Si je veux me rendre en Angleterre en bateau, je ne verrai donc aucun changement ?

Non. On vous demandera comme avant votre carte d’identité ou votre passeport. Vu que le Royaume-Uni n’a jamais signé les accords de Schengen qui autorise la libre circulation des personnes dans l’UE, le Brexit ne change rien. Il y aura peut-être une évolution dans les contrôles avec de la reconnaissance faciale mais le principe est que les flux ne soient pas ralentis plus qu’aujourd’hui.

Qu’est ce qui va changer alors ?

Avec le Brexit, le Royaume-Uni redevient un pays tiers comme un autre. Le problème, c’est que ce nouveau pays tiers n’est qu’à 35 kilomètres de chez nous. Et vu que ce pays quitte l’Europe, il n’y a plus de libre circulation des biens. Il va donc y avoir des déclarations de douane à faire de la part des transporteurs pour récupérer la TVA par exemple. Tout sera dématérialisé.

Normalement, ça ne changera rien à l’export [de la France à l’Angleterre]. S’ils ont fait leur déclaration comme prévu, la douane ne fera pas de contrôles supplémentaires. Par contre, quand les camions arriveront d’Angleterre, ils devront avoir fait une déclaration sur les biens transportés. Sachant que le site web pour faire sa déclaration ne sera pas le même pour la France et l’Angleterre. La douane française recevra ces informations et décidera de les contrôler de plusieurs façons en leur envoyant un avis au préalable.

C’est-à-dire ?

En arrivant à Calais, si tout va bien, les camions emprunteront une voie signalétique verte et pourront prendre directement l’autoroute. Mais d’autres camions, qui transporteront de l’alimentation ou d’autres produits que la douane devra vérifier, devront s’engager sur une voie orange où ils seront contrôlés. S’il leur manque des documents, ils iront directement au Sivep (Service d’inspection vétérinaire et phytosanitaire) que nous avons créé spécialement pour le Brexit et qui est tout proche d’ici. La clé du bon contrôle des flux réside dans un seul mot : dématérialisation. Normalement, une bonne déclaration préalable permettra un passage facilité au port de Calais.

Etes-vous prêt à faire face à ce nouveau fonctionnement ?

Oui. On est même prêts depuis le 29 mars 2019, la date annoncée à l’origine pour le Brexit. On a investi six millions d’euros pour lesquels on attend le remboursement de l’Etat. On a construit le Sivep, des parkings de 250 places pour permettre aux camions d’être contrôlés mais aussi des box de réception pour des chevaux de course. Chaque année, 20.000 pur-sang passent par le port de Calais. Il faudra désormais les contrôler. J’espère d’ailleurs qu’il y aura un accord spécifique sur ce point-là. Car s’il faut sortir chaque cheval de son box, on n’est pas sortis de l’auberge

Quelle est votre plus grosse crainte ?

Elle concerne surtout la pêche. S’il n’y a pas d’accord, ça pourrait déboucher sur une guéguerre du poisson avec un vrai manque à gagner pour les pêcheurs de Boulogne. J’espère aussi que le retour des déclarations de douane pour les marchandises ne sera pas aussi pesant qu’à l’époque où le Royaume-Uni n’était pas dans l’UE. On est revenus en arrière. Pendant un an ou deux, l’activité économique risque d’être moins importante en Angleterre donc il y aura moins de transports, donc moins de chiffres pour le port de Calais.

Y a-t-il aussi des motifs d’espoir ?

Oui, les Anglais font des bébés. Cette croissance démographique entraînera plus de consommation à l’avenir. Et puis, vu que le Royaume-Uni va redevenir un pays tiers, il est possible que le duty-free revienne. Ce qui engendrerait plus de traversées de personnes désireuses d’acheter de l’alcool ou des cigarettes moins chères qu’en Angleterre. Quoi qu’il arrive, les conséquences du Brexit ne seront vraiment ressenties que dans dix, quinze ans.