Roubaix: L’histoire de Mamadou le guérisseur, en toile de fond de la réouverture du musée La Piscine

CULTURE La Piscine de Roubaix, qui vient de rouvrir ses portes après travaux, expose désormais un vitrail représentant Mamadou, un Sénégalais au parcours étonnant, tour à tour marin, boxeur, puis rebouteux…

G.D. avec AFP

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Portrait de Mamadou N'Diaye, un personnage de Roubaix, exposé à La Piscine, à l'occasion de la réouverture du musée, le 19 octobre 2018.
Portrait de Mamadou N'Diaye, un personnage de Roubaix, exposé à La Piscine, à l'occasion de la réouverture du musée, le 19 octobre 2018. — AFP

La réouverture de La Piscine a eu lieu, samedi. Au milieu des collections référencées du musée roubaisien, après agrandissement, un vitrail somme toute modeste intrigue : il rend hommage à « Mamadou », véritable personnage de roman dont l’histoire épouse, à sa façon, celle du siècle passé.

« Au cher Mamadou qui m’a sauvé la vie »

Cette pièce multicolore de 60 cm de hauteur campe un homme noir en costume, regard fixant le lointain, un baobab fleuri, un drapeau du Sénégal et un lion qui rugit. « Au cher Mamadou qui m’a sauvé la vie. Témoignage reconnaissant. "La Marquise" », lit-on aussi en dédicace.

Le belge Achiel de Vuyst, biographe de Mamadou, avait déjà percé le mystère de cette « marquise » commanditaire. Elle n’était autre que la tante par alliance du roi des Belges Baudouin, remise d’équerre par Mamadou.

L’œuvre a immédiatement interpellé Germain Hirselj, administrateur de l’association des amis de La Piscine, lorsqu’il l’a dénichée, fin 2017, dans un dépôt-vente près de Lille : « J’étais avec mon père, qui a tout de suite reconnu qu’il s’agissait du Mamadou de Roubaix et s’en est porté acquéreur le lendemain ».

Surnommé la « Panthère noire » sur le ring

Mamadou N’Diaye était en effet connu de tout Roubaix. Et la redécouverte du vitrail a réveillé son histoire. Né en 1909 dans un village du Sénégal, il s’embarque à 12 ans dans la marine française, jusqu’en 1931 où il rallie Lille, puis Roubaix, peut-être influencé par un « père blanc » missionnaire de Tourcoing.

Dans la capitale laborieuse du textile français, il vit de petits métiers, puis se bâtit une réputation à la force de ses poings, comme boxeur, affublé rapidement d’un surnom : « La panthère noire ». Dans le Nord occupé, Mamadou s’engage aussi dans la Résistance.

Mais c’est surtout à son don de chiropracteur qu’il doit sa renommée. En 1951, il s’installe dans le vibrionnant quartier du Pile. Il y redresse à la chaîne les corps cabossés, des ouvriers du textile comme de la haute société. On vient de partout. Des cars sont même affrétés de Belgique.

Sept procès contre le chiropracteur

Au total, des milliers de patients -dont le père de Germain Hirselj- passeront entre ses mains. Certains produiront des attestations favorables lorsque l’ordre des médecins le poursuivra pour exercice illégal de la médecine.

Sept procès lui sont intentés de 1956 à 1972, a décompté l’ancien huissier Jacques Geesen, auteur de Mamadou, le guérisseur de Roubaix ( éditions Les Lumières de Lille). Heureusement pour lui, il eut pour avocat André Diligent, qui deviendra maire de Roubaix.

Un « personnage romanesque »

Sa notoriété fut telle qu’on organisa des messes. « L’église était archi-pleine », se souvient Agnès Vigin, 81 ans. C’est elle qui, à la mort de Mamadou en 1985, acquiert le fameux vitrail dans une vente aux enchères. Il avait rétabli par deux fois son mari, d’un vilain tour de reins puis d’une entorse à la cheville, « après quoi il s’est tenu droit comme un cardon toute sa vie ! »

C’est cet homme-là qui connaît aujourd’hui les honneurs posthumes de La Piscine. Son conservateur Bruno Gaudichon a rapidement saisi l’intérêt du vitrail : ce « personnage romanesque » illustrera ainsi « l’immigration dans cette ville ».