«Il n’y aurait plus un seul juré pour appliquer la peine de mort, aujourd’hui», selon Luc Briand, auteur de «La revanche de la guillotine»

INTERVIEW Pour son premier livre, Luc Briand, magistrat à Aix-en-Provence, revient sur une affaire nordiste qui a vu le dernier Français guillotiné en 1977, il y a quarante ans...

Propos recueillis par Gilles Durand

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Luc Briand, magistrat et auteur du livre «La revanche de la guillotine».
Luc Briand, magistrat et auteur du livre «La revanche de la guillotine». — Philippe Matsas (photomontage)
  • « La revanche de la guillotine » est le premier livre de Luc Briand, magistrat.
  • Le livre évoque la problématique de la peine de mort à travers l’affaire Carrein et celle de Patrick Henry, beaucoup plus médiatisée.
  • Le dernier chapitre décrit avec beaucoup de détails l’exécution du condamné à mort, à Douai.

En octobre 1975, Jérôme Carrein tue Cathy Petit, 10 ans, à Palluel, un village du Pas-de-Calais, près de Douai. Avec La revanche de la guillotine, Luc Briand*, magistrat à la cour d’appel d’Aix-en-Provence, revient sur cette affaire oubliée qu’il met en parallèle avec une autre, beaucoup plus médiatisée : le crime de Patrick Henry qui a focalisé, à la même époque, le débat sur la peine de mort. Il raconte sa première expérience d’écriture à 20 Minutes.

Quel est le point de départ de ce livre ?

Je me suis toujours demandé pourquoi un Etat, qui déploie autant de moyens pour aider les enfants à naître, peut montrer le même acharnement pour exécuter des condamnés à mort. Je tente aussi d’expliquer pourquoi notre pays a conservé la peine de mort aussi longtemps, alors que nos voisins l’avaient aboli.

Pourquoi choisir l’affaire Carrein qu’on a oubliée ?

Le contexte de cette affaire est passionnant. Le crime de Jérôme Carrein a lieu en 1975, quelques mois avant que Patrick Henry n’assassine Philippe Bertrand, un enfant de 7 ans. Lors de son procès, en 1977, Patrick Henry échappera à la guillotine. Quinze jours plus tard, Jérôme Carrein sera condamné à mort. Ce sont ces destins parallèles qui m’intéressaient pour évoquer la problématique de la peine de mort. D’autant que je suis né en juin 1977, douze jours avant la date de l’exécution de Carrein, qui est la dernière personne de nationalité française à avoir été guillotinée. C’était à Douai.

La peine de mort est le sujet central de votre livre…

Je suis contre la peine de mort. Je voulais comprendre comment, il y a quarante ans, deux cours d’assises ont pu envoyer un homme à la guillotine après un délibéré d’une heure à peine. Ce procès m’apparaît comme révélateur de la fin de cette sentence. Plus cette fin approche, plus ses partisans, en réaction, essaient d’obtenir des condamnations à mort.

A vous lire, Carrein aurait été « victime » de la clémence vis-à-vis de Patrick Henry ?

Robert Badinter estime que si Patrick Henry avait été condamné à mort et exécuté, Jérôme Carrein aurait peut-être échappé à la guillotine par une sorte de lassitude du président, à la pensée de ces têtes coupées, l’une après l’autre, en moins d’un an.

Quel est votre sentiment ?

Entre l’affaire Carrein et l’affaire Henry, légalement, on est sur la même échelle : un crime sur un enfant. Mais moralement, elles sont différentes : on trouve chez Patrick Henry, un assassinat de sang-froid guidé par l’appât du gain et chez Carrein, une pulsion sous l’effet de l’alcool.

Dans le dernier chapitre, vous décrivez minutieusement l’exécution. C’est un plaidoyer contre la peine de mort ?

Justement non. Je ne voulais pas le construire comme ça. Je voulais raconter comment se passe une exécution à travers les yeux de plusieurs protagonistes pour que chacun puisse se forger sa propre opinion.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce livre qui comporte beaucoup de travaux de recherche ?

J’ai commencé en 2012, en travaillant chaque année, quelques jours ou quelques semaines. J’ai consulté le dossier de Carrein aux archives départementales, à Lille. Je suis allé en Alsace pour rencontrer le juge chargé de l’affaire, mais aussi à Paris pour recueillir le témoignage du fils du bourreau. Il avait assisté son père lors de l’exécution. Je me suis rendu aussi à Arleux, près de Douai, où habitait la famille de la fillette assassinée. J’ai interrogé une quinzaine de personnes, en tout.

Vous regrettez de ne pas avoir pu interroger le président de l’époque, Valéry Giscard D’Estaing ?

Oui, bien sûr. J’aurais aimé qu’il m’explique pourquoi il a choisi de ne pas accorder la grâce présidentielle. Mais je respecte son choix. Gracier quelqu’un tient tellement du ressort de l’intime et de la conscience personnelle.

Comment vous avez fait pour convaincre un éditeur pour un premier livre ?

J’avais confiance en mon sujet. J’ai d’abord écrit puis j’ai envoyé le manuscrit par la Poste à un éditeur qui l’a transmis aux éditions Plein jour que je ne connaissais pas. L’éditeur m’a contacté pour me dire que ça l’intéressait.

Pensez-vous que la majorité des Français soient hostiles à la peine de mort, aujourd’hui ?

Je pense qu’il n’y aurait plus un juré pour appliquer la peine de mort. Il y a une distorsion entre les avis qui sont donnés sur les réseaux sociaux et le travail que je vois dans les jurys. La concentration et l’implication des jurés sont impressionnantes dans les procès d’assises. Il faut se prononcer sur un cas concret en ayant toutes les données en main. C’est différent d’un avis général qu’on donne sur Internet.

Quelle expérience tirez-vous de l’étude du dossier Carrein ?

Ce travail m’a aidé à mettre en perspective les dossiers à quarante ans d’intervalle. On s’aperçoit que la défense était moins protégée à l’époque, les avocats moins présents. Il y avait moins de recours. On sent le changement d’époque.

*L’auteur sera au Furet de Douai, le 24 février, à 16h.