VIDEO. Grande-Synthe: Comment est-on passé d’un camp exemplaire à un champ de ruines?

MIGRANTS « 20 Minutes » retrace les étapes qui ont transformé un camp de migrants cité en exemple, à Grande-Synthe, en un champ de ruines fumantes…

Olivier Aballain

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Salariés de la ville de Grande-Synthe dans le camp dit de La Linière
Salariés de la ville de Grande-Synthe dans le camp dit de La Linière — O. Aballain / 20 Minutes

Dans la nuit de lundi à mardi, une grande partie du camp de migrants de Grande-Synthe a été dévasté par un incendie sur le terrain de La Linière. Un désastre qui conclut une histoire commencée dans l’espoir il y a plus d’un an.

Décembre 2015 : le projet d’ouverture d’un camp aux normes internationales. L’ONG Médecins sans frontières, habituée aux zones de guerre, s’est entendue avec Damien Carême, le maire (EELV) de Grande-Synthe, pour remplacer le « camp de la honte » du lieu-dit Le Basroch. Plus de mille personnes, en majorité des Kurdes, survivent à l’époque sur un terrain marécageux et parfaitement insalubre. MSF envisage un camp qui « respectera les standards humanitaires internationaux ».

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Février 2016 : début des aménagements à La Linière. Sans le soutien de l’État, le camp dit de La Linière est aménagé par MSF avec le soutien financier de la communauté urbaine de Dunkerque et de la mairie de Grande-Synthe. Sur les 3,1 millions d’euros du coût de construction, 2,6 sont supportés par MSF sur ses fonds propres. Avec sa logistique éprouvée dans les zones difficiles, l’ONG met en place un drainage efficace, et une gestion des besoins sanitaires adaptée au millier de migrants attendus. Le déménagement du Basroch commence.

7 mars 2016 : ouverture officielle du camp. L’État rappelle son opposition de principe à sa mise en œuvre. Le préfet de l’époque, Jean-François Cordet, s’inquiète notamment de la présence de cabanons en bois, ce qui lui paraît, en raison du risque incendie, ne pas respecter « les conditions de sécurité requises » pour accueillir les populations. La suite lui donnera à la fois raison (sur les incendies) et tort (aucun mort n’est à déplorer sur le site à cause d’un incendie).

Mai 2016 : l’État accepte de financer. Un millier de migrants sont accueillis. Le camp de La Linière fonctionne depuis deux mois, géré par l’association Utopia56. Aidé de nombreuses associations locales (Emmaüs, L’Auberge des migrants…), ce collectif « citoyen » a réussi l’ouverture grâce à l’organisation de « 6 000 journées de bénévolat » auprès de personnes venues de toute la France et d’Angleterre. L’État reprend le financement du camp, évalué autour de 2,5 millions d’euros par an, et délègue le fonctionnement à un prestataire associatif, l’Afeji.

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Juillet 2016 : premières rixes sérieuses. L’État impose peu à peu des restrictions d’accès au camp de La Linière. MSF et Utopia56 dénoncent ces conditions qui leur paraissent « en contradiction » avec le projet initial, qui était d’accueillir « tous les migrants » pour une mise à l’abri. Les passeurs profitent des restrictions d’accès pour reprendre la main et réguler les accès en amont, ce qui provoque déjà des tensions.

Octobre 2016 : la « jungle » de Calais est évacuée. Le démantèlement du camp géant de Calais s’accompagne de départs vers des centres d’accueil (CAO) ouverts par l’État dans toute la France. Quelques migrants se replient vers le camp de La Linière, où les accès sont plus strictement régulés que jamais.

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Décembre 2016 : le nombre de migrants repart à la hausse. L’État a diminué la capacité d’accueil du camp de La Linière, alors que de nouveaux migrants se présentent. Les CAO ouverts pour Calais étant saturés, le flux d’entrée-sortie à La Linière est bloqué et les tensions entre migrants s’exacerbent. Les Afghans, récemment arrivés, finissent par être mis à l’abri dans les locaux de la cantine coopérative, alors que la majorité des Kurdes sont abrités dans des cabanons particuliers.

Mars 2017 : l’État menace puis se résigne pour six mois. A la suite d’échauffourées et départs d’incendie à La Linière, le ministre de l’Intérieur d’alors, Bruno Le Roux (PS), fait part de sa volonté de démanteler le camp « le plus rapidement possible ». Après un rendez-vous avec le maire Damien Carême, les crédits de fonctionnement sont finalement reconduits pour six mois, avec l’objectif de diminuer la population.

Avril 2017 : l’ultime poussée de fièvre. « On le sentait, depuis quinze jours, on sentait que ça allait partir (…) avec l’arrivée des Afghans, on ne maîtrisait plus trop. » Au téléphone, un responsable de l’association Afeji évoque ses craintes des derniers jours qui ont précédé l’incendie volontaire du camp de La Linière. Selon lui, le nombre d’Afghans, « environ 500 » sur un total de 1 500 personnes, était devenu trop important.

« Même au quotidien, les Afghans et les Kurdes irakiens n’ont pas la même culture, la même façon de fonctionner. Donc les disputes étaient fréquentes », confie une bénévole d’une autre association. A l’agence AFP, Emal, un jeune Afghan, témoigne : « Je trouvais ça normal que les Kurdes soient ici chez eux, c’était leur camp, et nous, on avait Calais. Mais comme Calais n’existe plus… ».