Lille : Anorexie, boulimie, un psychiatre explique sa méthode de soins dans un livre

INTERVIEW Le psychiatre Vincent Dodin explique sa méthode pour tenter de lutter contre l’anorexie et la boulimie dans un livre qui paraît ce mercredi…

Propos recueillis par Gilles Durand

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Le psychiatre lillois Vincent Dodin.
Le psychiatre lillois Vincent Dodin. — DR

Les addictions, c’est son combat. Le Lillois Vincent Dodin a déjà publié deux livres sur le sujet : Victor et ses démons et Guérir les addictions chez les jeunes : 100 questions-réponses. Psychiatre à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul et professeur à la faculté catholique de médecine de Lille, il se penche, cette fois, sur les troubles alimentaires, un fléau qui touche environ 600.000 personnes déclarées en France et publie Anorexie, boulimie, en faim de conte, qui sort, ce mercredi.

La couverture du livre de Vincent Dodin.
La couverture du livre de Vincent Dodin. - DR

Quelle est l’originalité de ce livre sur un sujet souvent abordé ?

Je mets en avant le travail que nous menons à l’hôpital. Il s’appuie notamment sur des contes. Raconter des histoires permet d’aborder le sujet de façon concrète. Les contes que je reprends dans le livre sont un condensé de diverses expériences : par exemple, la maladresse d’un père évoquant devant tout le monde « la poussée de totottes » de sa fille, sans imaginer le mal que ça peut provoquer chez elle.

Quel est l’objectif de ce livre ?

Les émissions médiatiques consacrées à ces maladies ne sont pas souvent le reflet de la réalité. Le phénomène est plus complexe que ça. Je souhaitais transmettre notre expérience pour faire passer des idées qui ne sont pas toujours acceptées. En effet, chacun porte parfois des secrets de famille qui continuent d’avoir une incidence sur le comportement lorsqu’on devient parent à son tour.

Quels clichés sont véhiculés sur l’anorexie et la boulimie ?

L’image des mannequins responsable de l’anorexie, par exemple. Le culte de la minceur dans notre société joue effectivement un rôle mais ce n’est qu’un élément parmi bien d’autres. Croire qu’il suffit d’avoir de la volonté pour s’en sortir est aussi une idée totalement fausse. Au contraire, les anorexiques ont une volonté de fer.

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Comment on gère ces situations ?

Les troubles de l’alimentation doivent être traités comme des addictions. Ce sont des maladies mal connues et compliquées qui touchent de plus en plus de personnes. Peu de soignants ont envie de s’en occuper et le ministère ne prend pas la mesure du problème. Le dispositif de soins est insuffisant.

Comment se passe le premier rendez-vous ?

Anorexiques et boulimiques arrivent chez nous au bout d’un long parcours. Le corps et le cœur n’en peuvent plus. La première consultation est la plus importante. Il faut faire preuve d’empathie pour instaurer, dès la première rencontre, un échange constructif et pérenne.

Empathie est un mot qui revient souvent dans votre livre ?

C’est important pour les ados de se sentir écoutés. Mais pour les soignants, il faut agir de manière empathique, sans être bouleversés par la souffrance du patient. C’est aussi le rôle des parents qui doivent accompagner cette souffrance sans la subir. Souvent, ils se sentent désemparés et ne savent pas comment gérer la situation.

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On parle de crise de l’adolescence, vous évoquez aussi la crise de parents d’adolescents…

Les troubles de l’alimentation ont une origine familiale, mais il ne faut pas caricaturer, ni culpabiliser. Les contes populaires comme Peau d’âne ou Blanche Neige, évoquent cette problématique. Ce n’est pas facile pour un papa ou une maman de voir sa fille grandir. Ça renvoie en pleine face son propre vieillissement et donne envie de revenir en arrière.

D’où proviennent les troubles alimentaires ?

De multiples sources. Parfois, c’est l’évolution sociétale qui développe une forme d’insécurité. Dans les nouvelles constellations familiales nées des divorces, le repère d’autorité bienveillante disparaît parfois. Les troubles alimentaires peuvent alors servir à trouver une sécurité intérieure.

Vous mettez aussi en cause la société ?

Elle nous renvoie à un repli sur soi, aux clivages, à l’individualisme, à la singularité du corps. Il n’y a qu’à voir le retour des tatouages et des piercings. Nous ne sommes plus en lien avec le collectif. Les anorexiques et les boulimiques sont comme des toxicos enfermés sur quelque chose qui les coupe de tout. Au-delà des soins, il faut qu’ils redécouvrent l’ouverture au monde en s’engageant dans un projet collectif qui fait sens.

Quel conseil peut-on donner ?

Un toxico prend tout et ne rend rien, un anorexique fait le contraire. Et bien, il faut apprendre à apporter autant aux autres que de s’en nourrir et accepter l’interdépendance sociale dans laquelle on se trouve.