Ligue 2: «Si j'avais mis ce pénalty, ça aurait pu retarder la guerre en Yougoslavie», se souvient Faruk Hadzibegic

INTERVIEW L'entraîneur de Valenciennes est le héros d'un livre qui raconte l'épopée de l'équipe de Yougoslavie en Coupe du monde au moment où la guerre va éclater dans les Balkans...

Propos recueillis par Francois Launay

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Faruk Hadzibegic est le nouveau coach de Valenciennes.
Faruk Hadzibegic est le nouveau coach de Valenciennes. — K.VILLALONGA/SIPA

S’il avait réussi son penalty en quarts de finale de la coupe du monde 1990 face à l’Argentine, Faruk Hadzibegic aurait-il pu empêcher la guerre en Yougoslavie ? C’est avec ce postulat que commence le livre Le dernier penalty, publié en mai dernier par Gigi Riva.

Le journaliste italien y raconte l’épopée de l’équipe yougoslave au Mondial au moment où le pays est en passe de se déchirer entre ses différentes communautés (Croates, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, Slovènes…) à la veille d’un conflit qui durera quatre ans et fera 300 000 morts. Héros malgré lui de ce livre, Faruk Hadzibegic, originaire de la ville martyre de Sarajevo, a vécu ce conflit à sa manière. L’entraîneur de Valenciennes, actuel 8e de Ligue 2, revient sur cette folle histoire.

Vingt-six ans après, pensez-vous vraiment que vous auriez pu éviter la guerre si vous aviez réussi votre penalty ?

Qui peut avoir cette certitude ? Tout ce que je peux vous dire, c’est que vu l’attachement de notre peuple à cette équipe nationale, si j’avais mis ce penalty, on se serait qualifié pour les demi-finales du Mondial. Et sans paraître prétentieux, je pense que ça aurait pu retarder la guerre. C’est la preuve que la guerre est fabriquée par la décision des hommes politiques et pas par le peuple. On n’a d’ailleurs pas retenu cette leçon de la guerre en ex-Yougoslavie quand on voit ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Ce n’est pas un problème de culture, de religion, de crise économique, mais c’est un problème de décision politique. On souhaite séduire pour se faire élire et c’est très dangereux.

Dans le livre, on découvre que vous avez côtoyé de près Radovan Karadzic, chef des Serbes de Bosnie et condamné pour ses exactions à 40 ans de prison par le tribunal international de La Haye ?

Oui, avant la guerre, c’était le psychologue de l’équipe du FK Sarajevo dans laquelle j’ai débuté. Il est resté huit ans avec nous. Je le connais mieux que vous. On a passé des soirées avec lui, on a bu des coups ensemble. C’était un mec agréable avec qui on discutait de tout et de rien. On le connaissait très bien. On lui avait même ramené des cigarettes en prison quand il avait été condamné pour détournement de fonds publics. Jamais je n’aurais imaginé ce qu’il ferait par la suite. Ça m’a surpris et j’ai été très choqué. Mais l’homme est tellement complexe avec ses points forts et ses points faibles comme le pouvoir et l’argent. Aujourd’hui, je le hais. Même si dans ma religion, haïr quelqu’un est impossible, là c’est différent. Il y a eu 300 000 morts. Je ne peux pas lui pardonner ça.

Quand la guerre éclate à Sarajevo, vous décidez de rapatrier 22 personnes dans votre maison de Sochaux, le club où vous jouiez à l’époque…

Je les ai hébergés chez moi pendant quasiment deux ans. Il y avait cinq femmes, onze enfants et ma belle-famille. J’avais lancé un appel aux personnes que je connaissais qui voulaient quitter la ville. J’ai accueilli les épouses de mes anciens coéquipiers. J’ai réussi à les faire venir grâce à l’intelligence de mes amis français qui n’ont jamais demandé le pourquoi du comment et envers qui je serai éternellement reconnaissant. Tout le monde les a acceptés à Sochaux. Les gosses ont pu aller à l’école en France, d’autres ont pu se faire soigner. Et ils sont tous repartis une fois le conflit terminé. Alors aujourd’hui, quand je vois la crise des migrants en France, je vois que ce n’est qu’un problème politique et pas du tout un problème de manque de places ou de solutions.

Quel regard portez-vous sur Sarajevo, votre ville natale, 21 ans après la fin du conflit ?

J’y retourne très souvent. Mais avec le déplacement de beaucoup de gens pendant la guerre, on a beaucoup perdu. On a déporté la culture et beaucoup d’intelligence de demain sans aucune raison. Avant la guerre, on vivait tous ensemble sans problème entre communautés. Mais au moment où les politiques ont décidé de cataloguer les communautés selon les religions (Serbes orthodoxes, Bosniaques musulmans, Croates catholiques), on a tout fabriqué. Comme la population est naïve, elle y a cru. C’est dommage.

Vous sentez-vous encore Yougoslave aujourd’hui ?

Oui. Et c’est le cas pour la grande majorité des Ex-Yougoslaves. Mais aujourd’hui, on est obligé de s’appeler Serbes, Croates, Bosniaques Monténégrins car on nous l’a imposé.

Pensez-vous qu’une guerre peut encore éclater en Europe ?

Bien sûr. Quand je vois qu’on se réjouit de vendre 7 milliards de Rafale à un pays, pour moi c’est choquant. Ça veut dire qu’on est d’accord avec la guerre. N’est-on pas capable de trouver un autre système économique ? On peut partager les richesses. La misère est partout alors que 1 % des plus riches détient 97 % des richesses. Ça me rend triste de voir qu’on oublie certaines valeurs morales. On n’a rien retenu de l’Histoire. Et l’Histoire finit toujours par se répéter. Il faut faire attention.