Nord: L'évasion fiscale expliquée dans un livre écrit par deux parlementaires

ECONOMIE Le sénateur Eric Bocquet et son frère Alain, député, sortent un livre baptisé «Sans domicile fisc» qui explique comment la finance a mis la main sur le monde. Interview...

Propos recueillis par Gilles Durand

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Le sénateur (PCF) Eric Bocquet.
Le sénateur (PCF) Eric Bocquet. — Witt / SIPA

Evasion fiscale, mode d’emploi. Les chiffres de la gestion privée dans les paradis fiscaux sont estimés à 7.800 milliards et on évalue à 31.000 milliards les sommes détenues par 0,1 % de la population dans le monde. Ces chiffres vertigineux, on les retrouve dansle livreSans domicile fisc (1) rédigé par les deux frères Eric et Alain Bocquet. Le premier est sénateur, le second député. Tous deux sont communistes et nordistes. Entretien avec Eric Bocquet.

Comment est venue l’idée du livre ?

Pendant deux ans, j’ai participé à une commission d’enquête sur la fraude fiscale et mon frère, Alain, en tant que député, a mené une mission d’information parlementaire sur le même sujet. Ce livre est un prolongement à nos travaux et reprend les conclusions. Nous avons découvert l’ingénierie très perfectionnée qui permet de faire ce qu’on appelle de l’optimisation fiscale.

Quelle est la différence entre l’optimisation et la fraude fiscale ?

C’est très ambigu. Dans les années 1980, un ministre des Finances britannique disait que « la différence entre l’optimisation etl’évasion fiscale était dans l’épaisseur des murs d’une prison ». Nous reprenons cette expression dans notre livre pour montrer que la frontière est toujours floue.

Vous estimez que l’évasion fiscale est source de tous les maux économiques des pays…

De l’argent, il y en a. En France, la fraude fiscale est estimée à 80 milliards d’euros. A comparer avec les 73 milliards du déficit budgétaire annoncé pour 2016. L’impôt doit être réhabilité. On a besoin de l’impôt pour faire vivre une société. Encore faut-il que l’argent soit bien dépensé.

Quel rôle peut jouer le politique ?

C’est difficile car il existe une trop grande proximité entre le monde politique et celui de la finance. Nous avons de nombreux cas de pantouflages d’anciens fonctionnaires qui sont embauchés dans les organismes financiers privés. Dernier exemple révélateur, celui de Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne, qui rejoint la banque d’investissement Goldman Sachs.

Et au niveau européen ?

Alors que c’est la concurrence fiscale entre pays qui permet cette évasion, il n’y a pas d’harmonisation fiscale possible au sein de l’Europe. Cette concurrence désespère les peuples.

>> A lire aussi : Evasion fiscale: Un rapport sénatorial suggère la création d'un Haut-commissariat pour lutter contre l'évasion fiscale

En tant que communiste, vous seriez prêt à supprimer l’économie de marché ?

Elle ne doit pas être au détriment de l’intérêt général. La finance doit jouer son rôle dans l’économie réelle. Or elle ne sert plus la recherche, ni le développement. La finance tourne sur elle-même pour s’autoenrichir. C’est utopique et c’est la source de nos problèmes économiques.

Tout ça n’est pas nouveau ?

Non, mais le phénomène s’accélère. Quand on voit le comportement de la société Apple, on se rend compte que les multinationales pèsent financièrement davantage qu’un état. Le politique a perdu la main, mais l’humain aussi. Imaginez que les transactions à la Bourse se font à l’échelle de la picoseconde [Il faut mille milliards de picosecondes pour faire une seconde] ! On marche sur la tête. Nous sommes à un tournant économique, il faut en prendre conscience.

Si vous pouviez mettre en place une seule mesure en France, quelle serait-elle ?

Supprimer le verrou de Bercy. La justice n’a pas le droit de s’autosaisir en cas de soupçons de fraude fiscale. Seul le ministre du Budget a le pouvoir de signaler. On voit bien comment certaines procédures peuvent ainsi être bloquées.

Pensez-vous que ce soit un sujet qui préoccupe beaucoup les électeurs ?

On voudrait qu’il soit au cœur de la prochaine élection présidentielle. Quand on nous dit que l’Etat n’a plus d’argent, ce n’est pas vrai. Il peut récupérer ces 80 milliards de recettes fiscales qui s’évadent. Il y a 800.000 bébés qui naissent chaque année en France. En laissant échapper cet argent, on colle 100.000 euros de crédit sur la tête de chaque enfant qui naît.

(1) Editions Le Cherche Midi, 17,50 euros.