« Jungle » de Calais : « Les solutions de l'Etat ne sont pas forcément adaptées à la réalité »

INTERVIEW Une travailleuse sociale nordiste sort un livre sur les conditions d’accueil des migrants en France et dresse un tableau nuancé à travers son expérience de dix ans…

Propos recueillis par Gilles Durand

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Emilie De Vendt, travailleuse sociale et auteur du livre  'Voyage autour de l'asile"
Emilie De Vendt, travailleuse sociale et auteur du livre 'Voyage autour de l'asile" — Gilles Durand / 20 Minutes

Depuis dix ans, Emilie de Vendt travaille avec des demandeurs d’asile. La jeune femme vient de publier son premier livre Voyage autour de l’asile où elle évoque son expérience avec les réfugiés. La crise migratoire qui s’amplifie à Calais et à Grande-Synthe ne la laisse pas indifférente. Entretien avec une spécialiste du sujet.

Qu’est ce qui vous a donné l’idée de ce livre ?

Je souhaitais parler de la difficulté de l’exil et du rôle des travailleurs sociaux, mais aussi raconter l’histoire de ces réfugiés, leur parcours, leur traumatisme et comment on peut survivre quand on est toujours en guerre dans sa tête. Ils endossent aujourd’hui la figure du héros quand on voit le courage qu’il leur faut pour se relever tout le temps. Et puis j’avais besoin de comprendre comment on en est venu à ces camps de réfugiés, comme à Calais.

Que vous a appris votre expérience professionnelle ?

J’ai travaillé avec des Roms pour l’Aréas à Lille et dans des centres d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada). En dix ans, j’ai recueilli une soixantaine d’histoires. J’ai appris qu’on pouvait toujours communiquer, même si on parlait mal la langue. Mais c’est vrai que, dans ces cas-là, l’outil Google traduction est quand même très utile.

 

La couverture et 4e de couverture du livre - E. De Vendt

 

 

Pourquoi devient-on réfugié ?

il y a beaucoup de raisons qui poussent un individu à fuir. L’asile politique reste aujourd’hui la seule protection internationale existante. Beaucoup tentent donc de demander l’asile. Hélas, les femmes restent parfois exclues de ce droit. Les mutilations sexuelles ou les mariages forcés restent trop peu pris en compte.

Que vous inspire l’action de l’Etat, notamment à Calais ?

Il tente de faire des choses mais quand il propose une solution, elle n’est pas forcément adaptée à la réalité. Beaucoup d’argent a été dépensé pour protéger l’entrée du Tunnel sous la Manche. Or, la personne qui a été confrontée a sa propre mort, parfois à plusieurs reprises, possède une force titanesque. Toutes les grilles du monde n’y changeront rien. Il est illusoire de croire le contraire.

Que faire, alors ?

Si les migrants avaient accès aux mêmes droits dans l’ensemble des pays de l’Union européenne, il n’y aurait pas cette impression d’Europe « à la carte ». Rendre certaines voies de l’immigration légales éviterait que bon nombre d’hommes, de femmes et d’enfants se mettent en danger afin d’atteindre le pays d’accueil visé. Par la même occasion, on lutterait contre les passeurs et les mafieux qui gravitent autour.

Les politiques actuelles sont donc contre-productives…

Elles ont un effet pervers. Les habitants, qui voient tous ces moyens de protection déployés, s’imaginent qu’il y a donc un danger. Même constat à propos des centres de rétention qui ressemblent à des prisons. L’idée que ça génère c’est : les migrants sont dangereux puisqu’on les enferme. Véhiculée parfois par l’état et les médias, cette peur d’être « assiégée » est dangereuse. Celle-ci peut mener à la haine. Ce contexte, allié à une crise économique, peut engendrer une guerre civile. L’histoire nous l’a déjà montré, en Espagne ou en ex-Yougoslavie, par exemple.

Pourquoi la plupart veulent se rendre en Angleterre ?

Une question de langue, mais aussi de travail. En France, les demandeurs d’asile n’ont plus le droit de travailler. En Angleterre, régularisés ou non, ils deviennent une main-d’œuvre bon marché.