Un cas d'école publique

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J'ai toujours eu le sentiment d'être libre. » Le silence dans les rangs, Pierre Frackowiak, à 62 ans, ne connaît toujours pas. L'inspecteur de l'Education nationale de Cuincy sort à peine d'une violente polémique sur l'apprentissage de la lecture avec son ministre, Gilles de Robien. Et il s'apprête à reprendre la parole sur le projet de réforme de l'enseignement de la grammaire : « Depuis hier, on me sollicite de toutes parts, je vais devoir m'exprimer », confie l'intéressé dans un sourire. Un sourire qui trahit, à son corps défendant, une certaine fierté : celle d'avoir obtenu, vendredi dernier et sans jamais s'être dédit, l'arrêt de la procédure disciplinaire qui le visait, après sa critique du « b.a.-ba ». « Je ne dis pas que j'ai gagné, mais c'est du bon sens, car j'ai toujours appliqué loyalement les consignes du ministère. »

Sous ses airs de bon élève, Pierre Frackowiak n'a pas la langue dans sa poche. Secrétaire académique du syndicat Snes à 18 ans (il est aujourd'hui à l'Unsa), il a toujours milité. Encarté au PS, il était dans les années 1980 le compagnon de route – et rival – de Jean-Pierre Kucheida, député-maire (PS) de Liévin. Sa réflexion pédagogique en découle : « Je ne fais pas tout cela pour le fils du notaire ou du médecin. Eux n'auront pas de problème. » L'homme parle des enfants de « pauvres ». Le mot ne l'effraie pas. Mieux, « il attire l'attention ». Et puis, de toute façon, fils de mineur, il « vient de là ». « Et si je sais parler, ce n'est pas grâce au b.a.-ba »

Oui, il sait. La voix posée, lente, enfile les arguments comme des perles. Sans s'énerver. « Je ne suis pas un cogneur », assure le contradicteur du ministre. Mais il aime discuter, c'est sûr. « Un peu cabotin », il aurait même tendance à titiller le côté émotif de son auditoire. Avec Gilles de Robien, un soir sur France 2, ça n'a pas marché. Sur le terrain, auprès des 280 instituteurs sous sa responsabilité, ça fonctionne mieux. « J'applique les consignes avec discernement. Et il m'arrive encore de faire la classe pour montrer l'exemple. » Mais la polémique sur la lecture a laissé des traces. « J'ai perdu de la flamme. » Tout est relatif : le débat sur l'apprentissage de la grammaire a rallumé le feu.

Olivier Aballain

Gilles de Robien, ministre de l'Education « J'ai pris note de l'affirmation de sa loyauté. » Jean-Pierre Kucheida, député-maire (PS) de Liévin « C'est un homme de convictions comme on en trouve assez peu. » Emmanuel Davidenkoff, spécialiste éducation à France-Info « C'est quelqu'un de haut en couleurs. Il y a une générosité qui n'est pas feinte dans son discours. » Philippe Meirieu, professeur à l'université de Lyon-II, auteur de Ecole : demandez le programme (ESF) « Que l'on envisage de sanctionner un inspecteur aussi dévoué montre que l'Education nationale ne se porte pas très bien. »