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AUDIENCE« Si vous avez une once d’humanité, dites-nous où vous avez mis Estelle »

Procès de Monique Olivier : Depuis 7.636 jours, le « cauchemar abominable » des proches d’Estelle Mouzin

AUDIENCE
Les proches d’Estelle Mouzin ont raconté l’insoutenable absence laissée par la fillette, enlevée en janvier 2003 à Guermantes par Michel Fourniret
21 ans après la disparition d'Estelle Mouzin, à Guermantes, Monique Olivier est jugée pour complicité d'enlèvement et de séquestration.
21 ans après la disparition d'Estelle Mouzin, à Guermantes, Monique Olivier est jugée pour complicité d'enlèvement et de séquestration.  - HADJ / SIPA
Caroline Politi

Caroline Politi

L'essentiel

  • Monique Olivier est jugée depuis le 28 novembre pour complicité dans l’enlèvement et la séquestration d’Estelle Mouzin en 2003, ainsi que dans l’enlèvement et le meurtre de Marie-Angèle Domèce en 1988 et de Joanna Parrish en 1990.
  • Ce jeudi midi, les parents d’Estelle Mouzin ont raconté l’absence et la manière dont ils ont dû apprivoiser le vide. La fillette de 9 ans a disparu en janvier 2003, à Guermantes, en Seine-et-Marne.
  • En 2019, Monique Olivier a d’abord avoué avoir servi d’alibi à son mari, avant de reconnaître avoir participé aux repérages et à la séquestration de l’enfant.

A la cour d’assises de Nanterre,

D’Estelle Mouzin, on connaît avant tout une photo. Celle d’une fillette au sourire timide, vêtue d’un pull rouge, quelques mèches s’échappant de son chignon. Ce cliché, pris à l’école, ses proches ne l’aiment pas beaucoup. Pas seulement parce que c’est celui qui illustre l’avis de recherche émis après sa disparition, en janvier 2003 à Guermantes, point de départ de leur calvaire. Non, c’est surtout « parce que ça ne la représente pas », assure sa sœur Lucie. C’est vrai qu’on ne perçoit pas sur cette photo le « clown », « la pipelette », la fillette « extravertie » et « vivace » que décrivent ses proches devant la cour d’assises de Nanterre. Alors ils ont demandé à ce que soient projetées d’autres photos. Elle apparaît hilare sur un manège, tout sourire à la mer ou sur une bouée géante avec son frère et sa sœur…

Depuis le box des accusés, Monique Olivier, silhouette voûtée, sweat blanc informe, regarde ce court album de famille. Comme depuis l’ouverture du procès, le 28 novembre, son visage reste insondable. En 2018, après avoir nié pendant quinze ans toute implication dans cette affaire, elle a reconnu avoir servi d’alibi à son ex-mari, le tueur en série Michel Fourniret. Quelques mois plus tard, elle avouera avoir gardé la fillette de 9 ans plusieurs heures alors qu’elle était séquestrée. « Vous êtes vous-même mère, plusieurs fois. Pouvez-vous imaginer que vos garçons subissent le même sort qu’Estelle ? Enlevée, violée et laissée seule dans une maison glaciale, dans le noir », interroge, des sanglots étranglés dans la voix, Suzanne Goldschmidt, la mère d’Estelle. Elle témoigne en visioconférence après avoir longtemps hésité à le faire. « Je ne voulais pas être replongée dans ce cauchemar abominable », confie cette femme apprêtée de 67 ans, cheveux courts et yeux bleus perçants.

« Ça fait 7.636 jours qu’Estelle a disparu »

A la barre, tous racontent l’absence, ce vide insondable à apprivoiser. « Aujourd’hui, ça fait 7.636 jours qu’Estelle a disparu », entame son père Eric, comparant son calvaire à un marathon dont on ne connaît pas la distance. A les entendre, les uns et les autres, on mesure à quel point rester debout, vivre – survivre plutôt – a été un combat de chaque instant. « Petit à petit, la vie à repris son cours, mais pas pour nous. La maison est restée figée avec ses affaires, sa brosse à dents, sa présence », écrit Lucie, sa sœur aînée, dans une lettre lue à l’audience. Tout les ramène à ce jour glacial de janvier 2003. La photo d’Estelle placardée partout, les médias qui suivent de près ce dossier, le regard des autres. « C’était bienveillant et compatissant, mais ça me ramenait toujours à l’horreur », se remémore Suzanne Goldschmidt.

A la douleur, s’ajoute cet « écrasant sentiment de culpabilité », selon l’expression de Lucie. La mère d’Estelle s’en veut d’avoir laissé sa fille rentrer seule de l’école, « sa clé autour du cou ». « C’est une grave erreur, une faute que je me reproche et que me reprocherai toujours ». Arthur, son frère aîné, s’en veut d’avoir décidé, au divorce de ses parents, d’habiter chez son père. « Peut-être que c’est moi qui aurais été en charge d’aller chercher Estelle. » Tous raconte cette « culpabilité d’exister ». A chaque fois qu’il voyage, qu’il lit un livre, qu’il regarde une pièce de théâtre ou qu’il goûte un plat, Eric Mouzin a à l’esprit que sa fille n’est pas là pour en profiter. « C’est quand même incroyable. Nous devenons coupables des actes commis par les autres, analyse cet homme aux cheveux grisonnant, lunettes bleus klein. Coupable de vivre et d’être là. Coupable d’être là et elle, non. »

« Il m’a fallu du temps pour vivre ma vie »

Face à l’horreur, chacun a fait comme il a pu. Arthur s’est « blindé émotionnellement » en faisant en sorte de ne plus rien ressentir. « Il m’a fallu du temps pour vivre ma vie et ne plus la regarder passer devant moi », insiste le jeune homme, voix douce et cheveux longs tirés en chignon. Après être restée deux ans dans la maison de Guermantes, Suzanne Goldschmidt est partie à l’autre bout du monde. Elle s’est coupée de l’enquête, suivant de loin les développements. A l’inverse, son ex-mari, Eric Mouzin s’est évertué à faire vivre le dossier, à se battre pour qu’il ne tombe pas dans les limbes de la justice. Pendant vingt ans, il a vécu au rythme des rendez-vous avec les enquêteurs et les juges, des cotations du dossier, des PV de synthèse. Pendant vingt ans, il s’est battu, avec ses avocats, pour faire exister la piste « Fourniret » à laquelle la PJ de Versailles, longtemps en charge des investigations, n’a jamais cru. Il fallait « continuer à pédaler pour ne pas tomber », résume-t-il.

Monique Olivier les écoute les uns après les autres, les yeux rivés vers le sol la plupart du temps. Aucune émotion ne transparaît nettement, difficile de déceler ce qu’elle pense, ressent, comprend même. Elle ne réagit pas lorsque les parents de la fillette lui reprochent ses actes. « Elle savait parfaitement ce qui allait se passer. A partir du moment où une personne était enlevée [par Michel Fourniret], ça se terminait par un assassinat », insiste Eric Mouzin. « Monique Olivier aurait pu la sauver, elle a choisi de ne pas le faire. C’est abominable », renchérit Suzanne Goldschmidt. Monique Olivier a reconnu avoir gardé la petite fille pendant que Michel Fourniret travaillait, ce qui lui permettait de se forger un alibi. A la juge d’instruction, elle a indiqué n’avoir pas eu « l’idée » de la libérer.

« Je suis monstrueuse, je sais »

Interrogée après ces témoignages, l’accusée l’assure, ce n’est pas parce qu’elle ne pleure pas qu’elle ne ressent rien. « On a dit que je ne montrais aucun sentiment, c’est faux. Entendre ces personnes parler, pleurer, ça me fait quelque chose. » Elle demande pardon, même si elle sait bien qu’elle est « impardonnable. » Monique Olivier cherche ses mots, hésite, se reprend. Dans la salle, le silence est de plomb. « Je suis monstrueuse, je sais. Si j’étais à leur place, je ne me pardonnerais pas. »

Le président cherche à profiter de ce moment pour la faire parler. A commencer par cette question qui hante les proches de la fillette : où se trouve le corps d’Estelle ? Les opérations de fouille – une dizaine – n’ont pas permis de retrouver le lieu où se trouve l’enfant. « Si vous avez une once d’humanité, dites-nous où vous avez mis Estelle », a supplié sa mère. « Nous avons pris vingt ans, et peut-être plus, puisque le corps d’Estelle n’est toujours pas là », a insisté son père. « Si je le savais, je le dirais. J’aimerais qu’Estelle puisse reposer en paix, que sa famille puisse se recueillir. Mais je ne sais pas. » Le magistrat insiste. « Enterrer une petite fille de 9 ans, on s’en rappelle… » « C’est pas que je veux pas, c’est que je ne sais pas », lui rétorque-t-elle, agacée. Un bref échange qui donne le ton avant son audition prévue lundi matin sur le fond de ce dossier.

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