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TERRORISMEPourquoi le suivi psychiatrique de l’assaillant de Paris fait débat

Attentat à Paris : Pourquoi Gérald Darmanin est si critique sur le suivi psychiatrique de l’assaillant

TERRORISMELe ministre de l’Intérieur a déploré un « ratage psychiatrique » dans le suivi d’Armand Rajabpour-Miyandoab et annoncé sa volonté de donner la possibilité aux préfets de prononcer des « injonctions de soin »
Le principal suspect de l'attaque terroriste commise samedi soir à Paris était suivi pour sa radicalisation, mais également connu pour présenter des troubles psychiatriques.
Le principal suspect de l'attaque terroriste commise samedi soir à Paris était suivi pour sa radicalisation, mais également connu pour présenter des troubles psychiatriques.  - CARON/ZEPPELIN / SIPA
Caroline Politi

Caroline Politi

L'essentiel

  • Armand Rajabpour-Miyandoab, soupçonné d’être l’auteur de l’attaque de samedi soir à Paris, était connu pour sa radicalisation, mais également suivi pour des troubles psychiatriques.
  • Gérald Darmanin a déploré un « ratage psychiatrique » concernant le suivi du suspect, évoquant plusieurs rapports pointant l’absence « de dangerosité d’ordre psychiatrique ».
  • Le ministre de l’Intérieur souhaite donner la possibilité aux préfets d’ordonner des injonctions de soins administratives.

Le périple meurtrier d’Armand Rajabpour-Miyandoab, samedi soir à Paris, était-il prévisible ? Ou tout du moins détectable ? Sans tirer de telles conclusions, Gérald Darmanin a déploré, ce lundi matin sur BFMTV, un « ratage psychiatrique » concernant le suivi du jeune terroriste de 26 ans. « Les médecins ont considéré à plusieurs reprises qu’il allait mieux », a insisté le ministre de l’Intérieur. Si le principal suspect de l’attaque qui a fait un mort – un jeune touriste allemand – et deux blessés était suivi pour sa radicalisation, il a également fait l’objet, pendant de nombreuses années, d’un suivi psychiatrique. Celui-ci a pris fin il y a sept mois sans qu’« aucune dangerosité d’ordre psychiatrique » ne soit relevée.

Pour comprendre les propos du ministre, il faut se replonger dans le passé d’Armand Rajabpour-Miyandoab. En juillet 2016, alors qu’il a à peine 19 ans, l’homme est placé en détention provisoire. Il est alors soupçonné d’envisager une attaque au couteau dans le quartier d’affaires de La Défense. Les investigations ne permettent pas d’étayer ce projet, mais elles mettent en lumière un désir de départ en zone irako-syrienne, ce qui lui vaut une condamnation à cinq ans de détention, dont un an avec sursis probatoire. Selon nos informations, c’est pendant sa détention que sont détectés les premiers troubles psychiatriques. Il est alors placé sous neuroleptique atypique, un traitement qu’il continuera après sa libération, en 2020. En mars 2022, un médecin donne son aval pour le stopper. Mais six mois plus tard, au regard d’une expertise psychiatrique, le juge de l’application des peines ordonne une injonction de soins.

« La frontière n’est pas étanche »

« C’est un cas qui lie islam radical et maladie mentale », a affirmé Gérald Darmanin au cours de cette même interview sur BFMTV, avançant la proportion de 30 % de radicalisés présentant des troubles d’ordre psychiatrique. Des chiffres à prendre avec précaution, selon plusieurs experts. « Certaines personnes faisant l’objet d’un suivi actif peuvent avoir un comportement qui laisse penser à des troubles, mais nous n’avons pas la confirmation médicale. Le problème, c’est que le terme est très vaste et peut recouvrir des réalités différentes », précise à 20 Minutes une source au sein des services de renseignement.

En 2022, une étude du ministère de la Justice, s’appuyant sur un panel de 350 détenus passés par des quartiers d’évaluation de la radicalisation, indiquait que 8 % d’entre eux présentaient des troubles psychiatriques et 16 % des fragilités psychologiques « moyenne à forte ». « Dans l’immense majorité des cas, la radicalisation est convictionnelle, il y a un consentement idéologique fort, poursuit cette même source sécuritaire. Mais la frontière n’est pas étanche ; une personne radicalisée peut être en proie à des troubles psychiatrique qui peuvent jouer un rôle dans le passage à l’acte. »

Si les investigations concernant les événements de samedi n’en sont qu’à leurs balbutiements, une chose est sûre : Armand Rajabpour-Miyandoab ne faisait plus l’objet d’aucun traitement depuis avril 2023, lorsque sa mise à l’épreuve a pris fin après trois ans. Les rapports du médecin coordonnateur à son sujet étaient plutôt encourageants : il a honoré ses rendez-vous, travaillait dans la même entreprise depuis 2020. A plusieurs reprises dans ses rapports, il écarte la possibilité d’une dangerosité d’ordre psychiatrique. Certains éléments, pourtant, interrogent. En octobre dernier, sa mère a signalé aux services spécialisés un repli sur lui inquiétant. Elle a toutefois refusé de demander son hospitalisation sous contrainte. Et la marge de manœuvre des services de renseignement est limitée.

La possibilité d’une « injonction de soins administrative »

La loi votée en 2021, qui donne la possibilité de prolonger pendant cinq ans le suivi des détenus condamnés pour terrorisme – y compris donc les injonctions de soins – n’était pas en vigueur au moment de la libération de l’assaillant. Quant au suivi administratif, il ne permet pas d’obliger quelqu’un à se faire soigner. Aujourd’hui, le préfet peut seulement demander une hospitalisation sans consentement d’un patient si ce dernier a porté atteinte « à la sécurité de personnes ou, de façon grave, à l’ordre public ». « Même si on était parvenu à l’emmener voir un médecin, celui-ci n’aurait probablement pas prononcé d’hospitalisation sous contrainte en l’absence de trouble manifeste », insiste une source proche du dossier.

Pour remédier à ce vide juridique – déjà pointé depuis plusieurs années par les services de renseignement – le ministre de l’Intérieur a donc affiché sa volonté de donner aux préfets la possibilité de demander des injonctions de soins administratives. En clair : de leur permettre d’ordonner un examen psychiatrique « en amont de tout trouble à l’ordre public », précise l’entourage du ministre. Et d’insister : « Les techniques de surveillance, par nature limitées, ne permettent pas de matérialiser des projets d’actions violentes de certains individus au comportement erratique et imprévisible. Il est donc indispensable de les orienter vers une prise en charge sanitaire. » Reste à savoir dans quel cadre juridique cela pourrait s’inscrire – le ministère précise d’ores et déjà qu’il ne s’agit pas d’une mesure de privation de liberté – et à quelle échéance.

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