Attentat de Magnanville : « L’islam n’est pas compatible avec la France », soutient l’accusé

Terrorisme Au deuxième jour du procès de Mohamed Lamine Aberouz, la cour d’assises spécialement constituée a tenté de comprendre comment l’accusé s’était radicalisé

Thibaut Chevillard
Couple de policiers tué à Magnanville : Le récit des faits — 20 Minutes
  • Le 13 juin 2016, Jean-Baptiste Salvaing, 42 ans, commandant adjoint du commissariat des Mureaux (Yvelines), et sa compagne Jessica Schneider, 36 ans, agent administratif dans un commissariat voisin, sont assassinés dans leur pavillon de Magnanville (Yvelines), sous les yeux de leur fils âgé alors de 3 ans. L’assaillant, Larossi Abballa, a été tué par le Raid.
  • Mohamed Lamine Aberouz, 30 ans, est jugé devant la cour d’assises spécialement constituée, à Paris, pour « complicité d’assassinat sur personne dépositaire de l’autorité publique », « association de malfaiteurs terroriste criminelle » et « complicité de séquestration en relation avec une entreprise terroriste ».
  • Au deuxième jour de son procès, la cour d’assises spécialement constituée a tenté de comprendre comment l’accusé s’était radicalisé à l’adolescence.

A la cour d’assises spécialement constituée,

Même salle d’audience, même accusé, mêmes questions. Un air de déjà-vu flotte, ce mardi, à la cour d’assises spécialement constituée. Ce n’est, en effet, pas la première fois que Mohamed Lamine Aberouz doit raconter son histoire à des magistrats curieux de comprendre comment, adolescent, il a basculé dans la radicalisation. La première fois, c’était en octobre 2019. Le jeune homme, qui comparaissait pour non-dénonciation de crime terroriste, occupait alors le box aux côtés de six autres personnes, jugées pour un attentat raté près de Notre-Dame en 2016. Il s’était plié au même exercice lors du procès en appel, en juin 2021. Dans ce dossier, il a été condamné à cinq ans de prison.

Et le revoilà, deux ans plus tard, à répondre, à peu de chose près de la même façon, aux mêmes questions. Sauf que cette-fois, il est jugé pour « complicité d’assassinat sur personne dépositaire de l’autorité publique » en relation avec une entreprise terroriste et encourt la perpétuité. Il est accusé d’avoir aidé Larossi Abballa à tuer un couple de policiers dans leur domicile de Magnanville (Yvelines) en juin 2016.

Issu d’une famille musulmane pratiquante, Mohamed Lamine Aberouz prend définitivement le tournant de la religion quand il a 17 ans. Il venait alors de se faire exclure de son lycée, après une bagarre « qui n’a pas été consommée ». « Il n’y a pas eu d’échanges de coups. Mais je reconnais que j’avais provoqué cette personne », précise l’accusé, tee-shirt gris, pantalon de jogging, cheveux attachés en catogan, longue barbe et lunettes noires. A l’époque, l’adolescent des Mureaux était scolarisé dans cet établissement « assez strict » de Poissy, dans les Yvelines. « C’était une autre France, il n’y avait quasiment que des Français. »

« Je me considère comme un musulman d’origine arabe »

Le président Christophe Petiteau s’étonne. « Mais, vous aussi êtes Français. » « Tout dépend ce que vous entendez », répond l’accusé. Avant d’ajouter : « Mon point de vue actuel, c’est qu’un Français, c’est ethnique. Un Français de souche qui est converti, c’est un Français, il restera un Français. Moi je me considère comme un Arabe. » « Ce n’est pas une nationalité », lui rétorque le magistrat. L’accusé reprend. « Administrativement, je suis Français et Marocain. Mais je me considère comme un musulman d’origine arabe. »

Déscolarisé, l’adolescent découvre « la spiritualité » en 2009. Une tante qui habite en Mauritanie lui propose de la rejoindre dans ce pays d’Afrique afin de parfaire ses connaissances de l’arabe et de la religion. Il se retrouve dans une sorte d’école traditionnelle « en plein dans le désert, sans d’eau courante, sans d’électricité », avec « des dromadaires, des vaches ». « Ça me plaisait de voir des gens d’un autre milieu », dit-il. Cette période a été « bénéfique » car il a pu se « consacrer à la religion », apprendre quelques sourates. Il trouve dans sa pratique « un apaisement et une tranquillité ».

« Le prophète n’est pas né dans le Finistère »

Il comptait y rester deux ans. Finalement, il retourne en France sept mois plus tard. La raison ? Son frère aîné s’est fait arrêter au Pakistan alors qu’il tentait de rejoindre un camp d’entraînement d’Al-Qaida. Le domicile de ses parents, qui étaient soulagés d’apprendre que leur fils Charaf-Din soit en vie, a été perquisitionné. Sa mère, qui a été « énormément impactée » par cette affaire, a demandé à Mohamed Lamine de rentrer. Il s’exécute. Mais il a toujours gardé « dans un coin de la tête l’idée de repartir » en Mauritanie. « La seule période où j’ai été heureux dans ma vie, c’est quand j’étais là-bas. »

De retour dans l’Hexagone, Mohamed Lamine Aberouz travaille en tant qu’intérimaire. Il rencontre des « difficultés » pour trouver un emploi conciliable avec « l’islam, ses valeurs ses principes ». Par exemple, s’il remplit une mission comme magasinier, il ne peut « pas transporter en rayon de l’alcool ou du porc ». ​​Il a aussi besoin de prier plusieurs fois par jour « dans le laps de temps défini » dans le Coran, ce que certains employeurs n’acceptent pas. L’islam, déplore-t-il, « n’est pas compatible de manière absolue avec la France, ce n’est pas une surprise le prophète n’est pas né dans le Finistère. »

« Toute orthodoxie islamique est vue comme un mal »

« Toute orthodoxie islamique est vue comme un mal en France, poursuit-il. Celui qui accepte de vivre dans ce pays et de renoncer à des principes de sa religion, libre à lui. » L’accusé, lui, à pour projet « de vivre dans un pays islamique » dans lequel il pourrait se « sentir épanoui », comme la Mauritanie ou l’Egypte. Mais pour l’instant, il n’a pas assez d’argent pour le faire et il préfère rester auprès de sa mère « qui est âgée ».

La cour en vient ensuite à la vie sentimentale particulière de l’accusé. Adolescent, sa « timidité » l’empêchait d’aborder les filles. Depuis son « éveil spirituel », Mohamed Lamine Aberouz n’envisage pas de s’engager dans une relation, soit-elle épistolaire, si celle-ci ne conduit pas à un mariage rapide. Il a, un temps, été question qu’il épouse Sarah Hervouet, une jeune femme rencontrée par le biais de Larossi Abballa. Elle a été condamnée pour avoir poignardé un agent de la DGSI, en septembre 2016, après une tentative d’attentat aux bonbonnes de gaz près de Notre-Dame de Paris. En 2021, il s’est marié religieusement avec Janna C., mais il ne l’a rencontré pour la première fois que lundi, lorsqu’elle a été amenée à témoigner à la barre.

« Elle a pris conscience des erreurs »

Il faut dire que la jeune femme, qui a été condamnée à sept ans de prison pour un projet d’attentat en juillet 2016, n’est sortie de détention que le 14 septembre dernier. Le président Petiteau « constate que ces deux femmes, avec qui vous avez entretenu des contacts plus long, ont toutes deux été condamnées pour des affaires de terrorisme ». Mohamed Lamine Aberouz répond que lorsqu’il a commencé à discuter avec Sarah Hervouet, cette dernière lui a assuré ne pas faire « l’objet de poursuite judiciaire » et ne plus avoir envie de partir en Syrie. Son épouse religieuse, elle, a commencé à lui écrire alors qu’il était détenu, « totalement isolé », « loin » de sa famille. Elle lui apporte beaucoup de « soutien ».

La veille, le témoignage de Janna C., a troublé la cour d’assises spécialement composée. La jeune femme, voilée de la tête aux pieds dans un jilbab vert, n’a rassuré personne lorsqu’elle a évoqué son « évolution ». En prison, « elle a pris conscience des erreurs qui étaient les siennes, assure pourtant l’accusé. Elle est désengagée et ne cherchera pas à commettre quelque chose qui lui coûterait des poursuites ou des ennuis judiciaires ».