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PROCESUn avocat d’affaires parisien jugé pour harcèlement moral et sexuel

Paris : Massages, remarques déplacées… Un avocat d’affaires jugé pour harcèlement moral et sexuel

PROCESSpécialiste de l’arbitrage international, l’avocat Jean-Georges Betto est jugé à partir de jeudi, à Paris, pour harcèlement moral et sexuel sur plusieurs ex-collaboratrices
Plusieurs femmes qui ont travaillé avec Me Jean-Georges Betto  l'accusent de comportements et de gestes déplacés, ce qu'il dément. (Illustration)
Plusieurs femmes qui ont travaillé avec Me Jean-Georges Betto l'accusent de comportements et de gestes déplacés, ce qu'il dément. (Illustration)  - KONRAD K./SIPA / SIPA
Thibaut Chevillard

Thibaut Chevillard

L'essentiel

  • Me Jean-Georges Betto, avocat d’affaires parisien, est jugé à partir de jeudi devant la 31e chambre correctionnelle pour harcèlement moral et sexuel.
  • Plusieurs femmes ayant travaillé à ses côtés entre 2013 et 2017 l’accusent de comportements et gestes déplacés, ce qu’il dément. Parallèlement à la procédure judiciaire, il a fait l’objet d’une sanction disciplinaire prononcée par la cour d’appel de Paris en janvier 2022.
  • Selon les chiffres du Conseil national des barreaux, 16,9 % des avocats déclarent avoir été victimes de harcèlement en 2022. Pourtant, moins de 5 % d’entre eux ont entamé une procédure de recours.

Contrairement à certains de ses confrères pénalistes, son nom n’est pas connu du grand public. Pourtant, en 2018, le magazine Décideurs a classé ce spécialiste de l’arbitrage international parmi les « 50 meilleurs avocats du barreau d’affaires ». « La réputation de Jean-Georges Betto n’est plus à faire », soulignait la publication, rappelant l’un de ses derniers succès « dans un dossier dont l’enjeu financier dépassait les 100 millions d’euros ». Ce jeudi, Me Jean-Georges Betto retrouve le tribunal judiciaire de Paris. Mais cette fois, le ténor, qui est associé à l’ancien ministre de la Justice de Jacques Chirac Dominique Perben, sera assis sur le banc des prévenus. Il comparaît jusqu’au 21 septembre devant la 31e chambre correctionnelle pour harcèlement moral et sexuel sur plusieurs collaboratrices.

L’affaire remonte à l’été 2018. Comme l’avait révélé Mediapart à l’époque, deux anciennes collaboratrices de Jean-Georges Betto avaient pris la plume pour dénoncer son attitude à la bâtonnière, Me Marie-Aimée Peyron. Une enquête déontologique avait été ouverte. Elle avait abouti, en janvier 2019, à l’ouverture d’une procédure disciplinaire. Dans ce cadre, six femmes ont témoigné de son comportement inapproprié, précisait un article du Monde. Jean-Georges Betto, lui, avait nié en partie les accusations. Il s’était défendu en évoquant des « blagues potaches » et en qualifiant son « management » de paternaliste. Une ligne de défense qui n’a pas convaincu le conseil de discipline de l’ordre des avocats de Paris.

« Un rapport d’intimité malsain »

En décembre de la même année, l’avocat d’affaires a été sanctionné d’une suspension d’un an, dont deux mois ferme. Les membres de cette instance ont souligné dans leur décision que Jean-Georges Betto avait manqué « aux principes essentiels de la profession, notamment d’humanité, de dignité, de délicatesse, de modération et de courtoisie ». Avant d’ajouter : « Il a créé un rapport d’intimité malsain avec ses collaborateurs et stagiaires. » Jean-Georges Betto a fait appel de cette sanction. Comme le veut la pratique, c’est ensuite la cour d’appel de Paris qui a examiné cette procédure disciplinaire.

Et les magistrats sont allés plus loin en le condamnant, en janvier 2022, à une interdiction temporaire d’exercice de dix-huit mois, dont douze assortis du sursis. Toujours selon Mediapart, les juges ont estimé que l’avocat a instauré au sein de son cabinet un « climat sexualisé » et une « ambiance intrusive » qui ont provoqué « un sentiment de gêne, de déshonneur et d’humiliation » chez ses collègues, « voire de la peur ». En cause, des « commentaires quotidiens sur l’apparence physique des personnes du cabinet », des « remarques déplacées sur les supposées relations sexuelles » de ses collaborateurs, et même des « gestes déplacés » comme des massages qui mettaient « tout le monde mal à l’aise ».

Parallèlement à cette procédure disciplinaire, le parquet de Paris a ouvert, en mars 2020, une enquête préliminaire pour « harcèlement sexuel » et « harcèlement moral », confiée à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne de la police judiciaire. A l’issue des investigations, il a été renvoyé devant le tribunal correctionnel pour être jugé.

D’autres avocats célèbres mis en cause

Me Betto n’est pas le seul avocat de renom à être mis en cause dans ce type d’affaires. En mars dernier, Me Emmanuel Pierrat a été condamné par la cour d’appel à Paris pour harcèlement au sein de son cabinet à dix-huit mois d’interdiction d’exercice, dont six mois assortis du sursis. La juridiction a reconnu « un comportement agressif, insultant et humiliant revêtant un caractère pérenne et systémique » de l’avocat. Ce dernier, qui conteste les accusations portées, a indiqué s’être pourvu en cassation.

Quelques mois plus tard, c’est au tour de Me Antoine Vey d’être visé par une enquête de l’ordre des avocats de Paris. L’ancien associé du garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, est lui aussi accusé de harcèlement moral ou sexuel par plusieurs anciens collaborateurs. Le journal Libération avait publié une vingtaine de témoignages dénonçant le comportement de l’avocat au sein de son cabinet. Lui aussi a fait savoir qu’il dément ces accusations. L’Ordre des avocats de Paris a, en tout cas, ouvert en janvier une enquête déontologique.

Et ces affaires médiatiques ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Selon les chiffres communiqués par le Conseil national des barreaux (CNB), 16,9 % des avocats ont déclaré avoir été victimes de harcèlement en 2022. Pourtant, moins de 5 % d’entre eux ont entamé une procédure de recours.

« Encourager les avocats victimes à prendre la parole »

« ​​Il faut que les choses changent, que la peur change de camp », explique à 20 Minutes Me Anne-Marie Mendiboure, responsable du groupe « harcèlement et discriminations » au CNB. L’instance, qui représente l’ensemble des avocats de France, a organisé le 31 mars dernier un colloque consacré à cette problématique. « On essaie vraiment de mettre en place des outils pour briser ce plafond de verre, ce silence assourdissant qui de temps en temps fait parler de lui dans la presse », poursuit l’ancienne bâtonnière de Bayonne. Le CNB a notamment publié un « guide pratique », mis en place des formations « systématisées » dans les écoles d’avocats, instauré la présence de « référents dans les ordres et au niveau régional ».

« La volonté du CNB, c’est d’encourager les avocats victimes à prendre la parole, à dire ce qu’ils subissent, et les inciter à saisir les bâtonniers qui sont les autorités de poursuite concernant le harcèlement et la discrimination, signale Me Mendiboure. Il faut savoir qu’il existe des voies de recours, des possibilités d’être indemnisés. On peut aussi obtenir la condamnation des personnes qui se livrent à ces agissements par l’intermédiaire de procédure disciplinaire. » L’avocate reconnaît qu’il n’est « pas facile facile », pour ses jeunes confrères ou consœurs qui commencent le métier, de dénoncer un professionnel reconnu. « Mais il faut que ça change. Nous exerçons une profession qui a des valeurs déontologiques fortes. Déjà, en tant que citoyens, on ne peut pas accepter ce type de comportement. Mais on l’accepte encore moins dans une profession comme la nôtre. »

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