Nice : Le ministère de l’Intérieur au tribunal pour avoir « censuré » des collages féministes ciblant Gérald Darmanin

AUDIENCE Les deux gérantes de la librairie Les Parleuses, dont les devantures avaient été masquées par les forces de l’ordre lors d’une visite de Gérald Darmanin à Nice, assignent son ministère devant le tribunal administratif ce jeudi

Fabien Binacchi
Le 9 décembre 2022, les forces de l'ordre avaient étendu des draps noirs face aux vitrines du café-librairie Les parleuses, à Nice, pour cacher des slogans féministes
Le 9 décembre 2022, les forces de l'ordre avaient étendu des draps noirs face aux vitrines du café-librairie Les parleuses, à Nice, pour cacher des slogans féministes — Les colleureuses de Nice
  • Le 9 décembre dernier, les forces de l’ordre, présentes en nombre à Nice pour sécuriser un déplacement du ministre de l’Intérieur, avaient tout fait pour masquer des slogans féministes apposés sur les vitrines d’une librairie.
  • « Personne n’a pris publiquement position pour dire que cette action, ce qui s’est passé ce jour-là, ça n’était pas possible. On l’a vécu comme un acte de censure, comme une atteinte à la liberté d’expression et c’est bien de ça dont il s’agit », s’insurgent les gérantes qui assignent le ministère en justice.
  • Une première audience en référé provision, avant une autre procédure sur le fond, est programmée ce jeudi devant le tribunal administratif de Nice.

Devant la justice jeudi, Maud Pouyé et Anouk Aubert espèrent obtenir « une forme de reconnaissance ». Celle que les gérantes d’un café-librairie de Nice n’ont pas eue sur le moment. « Personne n’a pris publiquement position pour dire que cette action, ce qui s’est passé ce jour-là, ça n’était pas possible. On l’a vécu comme un acte de censure, comme une atteinte à la liberté d’expression et c’est bien de ça dont il s’agit ».

Le 9 décembre dernier, les forces de l’ordre, présentes en nombre à Nice pour sécuriser un déplacement du ministre de l’Intérieur dans l’ancien hôpital Saint-Roch, avaient tout fait pour masquer des slogans contre les violences sexuelles et sexistes apposés sur les vitrines du commerce du couple, ouvert juste en face. Si ces messages affichaient une hostilité certaine envers Gérald Darmanin, visé par une accusation de viol dont le non-lieu a été confirmé en appel, ils n’étaient « ni insultant, ni diffamant », affirme Maud Pouyé. Elle et sa compagne assignent le ministère et la préfecture des Alpes-Maritimes devant le tribunal administratif de Nice. Elles espèrent faire reconnaître l’illégalité de cette action.



« Sophie on te croit »

La journaliste Hélène Devynck, l’une des accusatrices de PPDA, s’est associée à la procédure des deux femmes de 34 et 38 ans, féministes mais « membres d’aucune association militante ». « Le 6 décembre, nous la recevions pour une signature de son livre Impunité, qui dénonce justement l’impunité des hommes puissants, explique Maud Pouyé, interrogée par 20 Minutes. Quand on a appris que Darmanin venait trois jours plus tard, on a voulu organiser quelque chose. »

Elles prennent attache avec un collectif de colleuses. Tôt, le matin du 9, avant l’ouverture du magasin au public, et avec la bénédiction des gérantes, ces dernières entrent en action. « Violeurs on vous voit, victimes on vous croit », « qui sème l’impunité récolte la colère » s’affichent en larges lettres noires. Un troisième message, « Sophie on te croit », fait même directement référence à Sophie Patterson-Spatz, l’accusatrice de Gérald Darmanin qui veut désormais se pourvoir en cassation.

« Vous voyez ce qui pose problème ? »

Les gérantes et les militantes s’éloignent une ou deux heures. A leur retour, alors que le dispositif de sécurité s’est déployé dans le quartier, où le ministre doit détailler le projet d’un hôtel des polices mutualisées, les affichettes scotchées à l’extérieur ont été arrachées. Les autres, placardées depuis l’intérieur, sont occultées par des grands panneaux noirs bricolés à même la chaussée par des membres des forces de l’ordre.

« Ils nous ont dit : ''vous voyez ce qui pose problème ?'' On a demandé si c’était illégal et il n’y a pas eu de réponse. Il n’y a pas eu de verbalisations non plus », explique encore Maud Pouyé. Les Parleuses, le nom de leur café-librairie ouvert il y a cinq ans, ont l’impression d’avoir été bâillonnées. Sans raison. « C’est la parole des femmes qu’on camoufle et c’est avec le pouvoir qu’on vient cacher ça », s’agace la jeune femme.

L’action était-elle justifiée ? Le jour même, aucune autorité n’avait pu apporter d’éléments de réponses. Le mail envoyé ce mardi par 20 Minutes à la Place Beauvau en a finalement obtenu une (laconique) de la part de la préfecture des Alpes-Maritimes. « Le ministère de l’Intérieur et des Outremers a produit un mémoire pour assurer la défense des intérêts de l’Etat dans ce contentieux que jugera le tribunal administratif » et n’aura « aucun commentaire à faire dans l’attente du jugement », explique-t-on. Selon nos informations, une fonctionnaire du ministère serait spécialement dépêchée sur place pour le représenter jeudi à l’audience.

« La susceptibilité de Gérald Darmanin »

Pour l’avocate des trois plaignantes en revanche, c’est clair, « on est au cœur de l’abus de pouvoir ». « Les motifs d’entrave à la liberté d’expression sont exceptionnels et nous ne sommes pas du tout dans ce cadre-là. Ces collages ne représentaient en aucun cas un trouble à l’ordre public comme cela peut être avancé, appuie Me Lorraine Questiaux. Et si, comme nous le pensons, il est seulement question de la susceptibilité de Gérald Darmanin, on est en dehors de toute cadre légal. »

« Avec cette première procédure en référé provision, on souhaite avoir un débat et, on l’espère, un début de réponse sur celui qui est à l’origine de cette faute qui a en plus consisté à détourner la force publique de son objet. L’ordre venait-il du préfet des Alpes-Maritimes ou directement de Gérald Darmanin ? Dans les deux cas, en venant censurer de manière viriliste cette action militante, on s’oppose de manière vexatoire à un combat, celui contre les violences sexistes et sexuelles, qui est pourtant la grande cause du quinquennat. C’est quasiment une mise en abîme. Et on porte aussi atteinte à la réputation de la librairie et de Madame Devynck, dont le livre était en vitrine. Et dont le titre du livre « Impunité », affiché en grosses lettres, était camouflé par ces panneaux de voile noir. » Une deuxième action en justice, sur le fond, est également engagée.