Les victimes de la première fusillade scolaire en France, à Grasse, espèrent « tourner la page » avec un nouveau procès

CA RECOMMENCE Ajourné puis finalement annulé en 2020, à cause de la crise sanitaire du Covid-19, le procès du lycéen accusé d’avoir blessé le proviseur de son établissement et quatre autres personnes en 2017 à Grasse s’ouvre de nouveau

Fabien Binacchi
Des policiers interviennent au lycée Tocqueville de Grasse après une fusillade menée par un jeune homme de 16 ans le 16 mars 2017
Des policiers interviennent au lycée Tocqueville de Grasse après une fusillade menée par un jeune homme de 16 ans le 16 mars 2017 — F. Binacchi / ANP / 20 Minutes
  • Deux ans après un premier procès avorté pour cause de pandémie, les victimes de la fusillade du lycée Alexis de Tocqueville, à Grasse, espèrent bien « tourner enfin la page ».
  • Dès jeudi à Nice, une nouvelle audience s’ouvre à huis clos devant la cour d’assises des mineurs des Alpes-Maritimes.
  • « Il y a un peu un sentiment de lassitude vis-à-vis de la réponse judiciaire, et presque d’agacement de ne pas pouvoir avancer », explique l’avocat du proviseur de l’établissement, blessé le 16 mars 2017.

Revivre encore une fois ces interminables 35 minutes de cauchemar. Une toute dernière fois ? Deux ans après un premier procès avorté pour cause de pandémie, les victimes de la fusillade du lycée Alexis de Tocqueville, à Grasse (Alpes-Maritimes), espèrent bien « tourner enfin la page » avec l’ouverture, dès jeudi à Nice, d’une nouvelle audience à huis clos devant la cour d’assises des mineurs des Alpes-Maritimes.

Avec, toujours face à eux, Killian B., l’élève de Première âgé alors de 16 ans qui avait ouvert le feu et blessé cinq personnes le 16 mars 2017, à la pause de midi. Et aussi Lucas R., accusé de l’avoir aidé à se fournir en armes. Presque six ans après les faits, l’attente est donc très grande, pour pouvoir « enfin passer à autre chose ».

« Un sentiment de lassitude, presque d’agacement »

Notamment pour Hervé Pizzinat, le proviseur qui avait tenté de s’interposer et de dialoguer avec l’adolescent. Celui-ci était venu, selon ses propres déclarations aux enquêteurs, se débarrasser d’une dizaine d’élèves dont il voulait se venger. « Je ne veux pas vous tuer vous, mais je vais tuer d’autres personnes », avait-il eu le temps de préciser au chef d’établissement, avant de lui tirer dans l’épaule.



Aujourd’hui, Killian a 21 ans. Le cadre de l’Education nationale, lui, n’a jamais arrêté de travailler dans les lycées du département. Pour autant, « le traumatisme est toujours très présent » pour Hervé Pizzinat, qui a vécu tout ça comme « un échec dans la mission qui était la sienne », rappelle son avocat. « A ça, s’ajoute l’envie de clore ce chapitre, poursuit Me Julien Darras, interrogé par 20 Minutes. Il y a un peu un sentiment de lassitude vis-à-vis de la réponse judiciaire, et presque d’agacement de ne pas pouvoir avancer. »

Le lundi 16 mars 2020, trois ans jour pour jour après cette « première fusillade scolaire de France », le procès était stoppé net. Les neuf longues journées consacrées à reconstituer les faits, vécus à nouveau par les parties civiles, tombaient à l’eau à cause de la détérioration de la situation sanitaire. Frustrations intenses : les débats en étaient presque à leur terme, et le verdict aurait dû intervenir le mercredi ou le jeudi.

Killian B. comparaît libre

Son avocat de l’époque, le ministre de la Justice Eric Dupont-Moretti, avait alors obtenu la remise en liberté, sous contrôle judiciaire, de Killian B. La cour l’avait autorisée, l’accusé, en détention provisoire depuis 2017, ne pouvant pas être rejugé dans « un délai raisonnable ». C’est donc libre que le jeune homme sera sommé de répondre à nouveau de ses actes. De nouveaux débats mais avec les mêmes enquêteurs, experts et témoins qu’en 2020 qui devraient encore se concentrer sur la personnalité trouble du jeune homme. Il sera sans doute question de sa fascination pour la tuerie de Columbine​ aux Etats-Unis et pour les armes, qu’il avait fini par dérober chez son grand-père, avec l’aide d’un complice. Juste avant son passage à l’acte, préparé et mûrement réfléchi.

Il avait même annoncé son funeste projet dans une vidéo qu’il avait publiée la veille de son attaque, au milieu de celles qu’il partageait et qui lui avaient valu d’être surnommé « le sataniste » au lycée. « Tout ça va brûler. Demain, c’est le grand jour. J’aurai ma revanche », lâchait-il en se filmant à l’extérieur de l’établissement grassois. Menaces mises à exécution. Armé, entre autres, d’un fusil de chasse, d’un revolver et d’un engin explosif artisanal, il blessait cinq personnes avant d’être maîtrisé.

Volonté de tuer ou de faire « très peur » ?

Devant les policiers, il expliquait avoir ciblé dix lycéens, une parce qu’elle « croyait en Dieu », un autre car qu’il « était vraiment efféminé » et certains à cause des « conneries » qu’il faisait pendant les cours. « Il n’aimait pas leur comportement général, que ce soit avec lui ou avec les professeurs », expliquait alors Fabienne Atzori, la procureure de la République de Grasse à l’époque. « Il se définit comme un élève voulant travailler dans une classe dissipée », ajoutait-elle également. Depuis, Killian B. a évolué dans ses déclarations. Il aurait juste voulu faire « très peur » à ceux qu’il citait.

Son inquiétant profil, qui avait conduit ses parents à lui faire consulter avant les faits un psychiatre pour qui il n’y avait à l’époque « aucune raison de s’inquiéter », a en tout cas fait depuis l’objet d’expertises judiciaires. Elles ont conclu à sa « totale responsabilité pénale ». Et le jeune adulte est une nouvelle fois renvoyé devant la cour d’assises des mineurs pour « tentative d’assassinats » et « infractions à la législation sur les armes ». Sollicité par 20 Minutes, son nouvel avocat n’a pas donné suite.

Killian B. encourt jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle. « Les victimes attendent une condamnation, mais qu’elles laissent, je pense, à l’appréciation de la cour », poursuit Me Julien Darras, qui représente également un lycéen qui avait reçu une centaine de plombs dans le corps. Elles attendent que « justice soit faite » et, surtout, martèle-t-il, de pouvoir « tourner enfin la page ». Le verdict est annoncé pour le 16 décembre.