Son ex condamné à deux ans de prison, Sophia, victime de revenge porn va pouvoir « tourner la page »

Justice Le tribunal correctionnel de Toulouse a condamné un homme, soupçonné d’avoir diffusé des vidéos de ses ébats avec son ex-compagne, à deux ans de prison dont un ferme

Béatrice Colin
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Sophia et Me Hélène Chayrigues, son avocate, à la sortie de l'audience le 30 novembre 2022.
Sophia et Me Hélène Chayrigues, son avocate, à la sortie de l'audience le 30 novembre 2022. — B. Colin
  • Un homme de 45 ans a été condamné par le tribunal correctionnel à deux ans de prison, dont un ferme, pour avoir violenté et harcelé son ex-compagne.
  • Sophia a aussi été victime de revenge porn de la part de son ex, des vidéos de leurs ébats sexuels ayant été diffusé sans son consentement, mais avant la loi qui permet de condamner cette pornodivulgation.
  • « Un dossier emblématique » pour la procureure de la République, ce qu’a dénoncé la défense de l’ex petit ami pour qui on a fait « un exemple ».

« Les dégâts et les préjudices sont là, mais grâce à cette décision, il ne peut plus me nuire ». Ce mercredi après-midi, après trois heures d’audience, Sophia est sortie soulagée et heureuse « que cette page se tourne » après la condamnation à deux ans de prison, dont un avec sursis, de son ancien petit ami, Stéphane. Durant trois heures, dans la salle d’audience du tribunal correctionnel de Toulouse, elle a été confrontée à ce chauffeur-livreur de l’Oise, accusé de l’avoir violentée et harcelée durant plus de deux ans.

Un harcèlement qui ne s’est pas limité aux appels malveillants et aux SMS. En octobre 2014, elle a décidé de quitter celui qui avait déjà une compagne à Amiens, où il réside. Cela a été le début de la descente aux enfers pour la jeune femme. Des menaces orales du genre « tu vas payer toute ta vie », il est passé à l’exécution d’un plan plus machiavélique : la diffusion sur les réseaux sociaux de photos d’elle dénudée ou de vidéos de leurs ébats sexuels.

Condamné à Amiens cette année pour des faits similaires

« Des comptes ont été créés sur Facebook utilisant son nom, son prénom, la ville où elle habite, il y en a même un qui fait référence à sa société, à son numéro de poste. Toutes ces données ont permis de l’identifier. Ils s’appelaient "Sophia souillure", "poubelle à sperme". Elle a reçu de nombreuses réponses d’hommes qui ont vu les vidéos, elle les a trouvés qui l’attendaient devant son lieu de travail, devant chez elle, elle a reçu des annonces de casting porno », a énuméré la présidente du tribunal, Nicole Bergougnan, qui n’a pas épargné le prévenu. Le crâne rasé, ce boxeur a tenté de se défendre en répétant que ce n’était pas lui, qu’il n’avait « jamais diffusé ces vidéos ».

L’instruction n’a pu apporter la preuve formelle qu’il les avait bien mis en ligne, un brouilleur ayant été utilisé pour ne pas remonter jusqu’à l’adresse IP de l’expéditeur. Mais dans les échanges qu’il a eus avec Sophia, il a laissé des indices. « Le jour même où elle a porté plainte, elle a reçu un message de sa part qui lui disait qu’à chaque fois qu’il créait un profil, il bloquait son frère, son père, son cousin pour qu’ils ne voient pas les photos… "Tu vois je ne suis pas si horrible que ça ", lui a-t-il écrit », a rapporté à la barre Hélène Chayrigues, l’avocate de Sophia. Cette dernière a évoqué les centaines d’appels téléphoniques passés à sa cliente, à ses proches, mais aussi à son bureau.



Durant des semaines et des mois, elle a passé des heures derrière son ordinateur à tenter de bloquer ces pages Facebook, à contacter Google et les sites pornos où les vidéos apparaissaient. « Elle a fait le choix de se battre, de dénoncer toutes les infractions, les faux profils. Courageusement, elle est allée à chaque fois déposer plainte. Elle a tout fait pour nettoyer tout ce qui il y avait sur le Net. Elle s’y est épuisée, il l’a condamné au supplice de Sisyphe. Elle a essayé, mais encore aujourd’hui on peut trouver ça sur le Net », poursuit son avocate qui rappelle qu’en 2017, épuisée, Sophia est tombée gravement malade. Son père n’a plus voulu lui parler.

Après avoir touché le fond, la jeune femme a débuté un travail de reconstruction, soutenue par l’association Cybhar’So qui lutte contre ce phénomène de pornodivulgation, plus connu sous le terme de revenge porn. Si ses premières plaintes avaient été classées, un juge d’instruction a fini par être nommé. Et le dossier à l’encontre de son harceleur s’est étoffé au fil des années. D’autant qu’à Amiens, Stéphane était sous le coup d’une autre plainte pour des faits similaires. « En 2022, vous avez été condamné par la cour appel Amiens pour exactement la même chose sur une étudiante en Droit. C’est bizarre non ? Drôle de hasard », a ironisé la juge.

« Il se contredit, il ment. Tout tourne de la relation entre ces deux personnes, et lui vient nous dire que ce n’est pas lui. Il inverse même la situation et accuse madame d’avoir tout diffusé pour se venger parce qu’il ne voulait pas rompre avec sa compagne. Elle n’est pas masochiste au point de s’infliger ça. Ça n’a aucun sens, c’est totalement surréaliste. Surtout quand on sait que vous êtes coutumier des faits, des faits exactement similaires », a taclé de son côté la procureure de la République, Alix-Marie Cabot-Chaumeton, qui avait requis la peine retenue par le tribunal pour les faits de violences notamment.

Elle a par contre déploré de ne pas avoir pu poursuivre en s’appuyant sur la loi de 2016 sur le revenge porn, les faits datant d’avant sont entrés en vigueur. Mais a soutenu que ce dossier était « emblématique du mal que l’on peut faire au travers des réseaux sociaux, des nouvelles technologies, par son ampleur et sa durée dans le temps ». « C’est rare de voir une victime aussi atteinte à des niveaux divers, que ce soit social, familial, professionnel, sur autant de temps. Heureusement, elle est forte. »

Pour la défense « on a voulu faire un exemple »

Et pour la défense, c’est bien là le problème. « On a voulu en faire un exemple. Cela s’inscrit dans la volonté de condamner, de réprimer ces affaires dites de revenge porn, mais dans une affaire mal choisie, parce que les éléments de culpabilité ne sont absolument pas rapportées. Il n’y a aucune preuve. S’agissant des messages qui lui sont imputés, est-ce qu’il a été possible de déterminer qu’il était l’auteur de ces messages ? Non. Est-ce que la preuve est rapportée qu’il ment ? Qu’il est à l’origine de ça ? Certainement pas », a critiqué Marie-Hélène Pibouleau, l’avocate du prévenu, qui a désormais interdiction d’entrer en contact avec sa victime et a une obligation de soins. Sa défense a indiqué à l’issue de l’audience qu’il ne ferait pas appel de sa condamnation, « non pas parce que c’est aveu de culpabilité, mais parce qu’il souhaite en terminer ».

Sophia n’aura pas à revivre une seconde audience et cette condamnation « va aider à adoucir le reste ». « La reconstruction avait déjà commencé, je n’ai pas attendu cette décision, mais cela fait du bien de me dire que j’ai été écouté. C’est aussi pour cela que j’ai fait ces témoignages à visage découvert, pour que les victimes ne se sentent pas honteuses. Quand j’étais chez moi, dans le noir, sur Internet, à essayer de supprimer les choses, j’aurai bien aimé avoir un témoignage comme le mien », conclut celle dont l’histoire a inspiré le téléfilm Mise à nu.