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AUDIENCEL'« audition bâclée » du terroriste de l’attentat de Nice le 20 juin 2016

Procès de l’attentat de Nice : « L’occasion ratée » d’arrêter le terroriste lors d’une « audition bâclée » le 20 juin 2016

AUDIENCELa cour d’assises spéciale de Paris a entendu le témoignage de Joël C., le policier qui avait auditionné Mohamed Lahouaiej Bouhlel dans le cadre d’une plainte pour violences conjugales déposée par son ex-femme
Le salle de retransmission du procès de l'attentat du 14-juillet ouverte pour le public et la presse accréditée au palais Acropolis de Nice.
Le salle de retransmission du procès de l'attentat du 14-juillet ouverte pour le public et la presse accréditée au palais Acropolis de Nice. - F. Binacchi / ANP / 20 Minutes / 20 Minutes
Fabien Binacchi

Fabien Binacchi

L'essentiel

  • Le 20 juin 2016, moins d’un mois avant le carnage, un policier avait auditionné Mohamed Lahouaiej Bouhlel dans le cadre d’une plainte pour violences conjugales déposée vingt-deux mois plus tôt par son ex-femme.
  • Le terroriste n’avait pas été placé en garde à vue malgré deux plaintes et le fait « qu’il avait été condamné en mars 2016 à six mois de prison avec sursis pour des faits de violence sur la voie publique ».
  • Entendu en visioconférence et visiblement très mal à l’aise, le fonctionnaire n’a pu donner « aucune réponse » sur ce que le président de la cour d’assises spéciale de Paris a décrit comme « une audition bâclée » et même « une occasion ratée ».

«S’il avait été placé en garde à vue ce jour-là, tout ça ne serait peut-être pas arrivé ». Jeudi matin, devant le palais des congrès Acropolis de Nice, où le procès de l’attentat du 14-juillet est retransmis en direct depuis Paris, Kimberley, l’une des parties civiles assises sur la bordure d’une jardinière, allume une cigarette. Elle vient d’entendre le témoignage d’un policier niçois « qui aurait pu tout changer », souffle-t-elle.

Le 20 juin 2016, Joël C. avait auditionné Mohamed Lahouaiej Bouhlel dans le cadre d’une plainte pour violences conjugales déposée vingt-deux mois plus tôt par son ex-femme. Il en était ressorti libre. Le 20 juin 2016. Moins d’un mois avant le carnage. Moins d’un mois avant sa course meurtrière du terroriste sur la promenade des Anglais.

Entendu en visioconférence et visiblement très mal à l’aise, le fonctionnaire de police n’a pu donner « aucune réponse » sur ce que le président de la cour d’assises spéciale de Paris a décrit comme « une audition bâclée » et même « une occasion ratée ».

« Une façon un peu cavalière de traiter une procédure »

« Vingt-deux minutes pour entendre une personne accusée de violences graves à l’égard de sa compagne et qui a fait défaut à plusieurs convocations [en 2014, puis en 2016], je trouve que c’est une façon un peu cavalière de traiter une procédure », a notamment étrillé Laurent Raviot après avoir rappelé les termes de la plainte.

Hajer K. y raconte notamment quand Mohamed Lahouaiej Bouhlel lui a uriné dessus, a « déféqué sur le sol de [leur] chambre » ou encore lorsqu’il a « poignardé l’ourson de [leur] fille en plein cœur ». « Il me jette régulièrement des objets au visage, n’a de cesse de nous menacer, mes enfants et moi, explique-t-elle. Il s’adresse à nous en ces termes : “Quand je reviens, si je vous trouve ici, je vous tue, toi et tes filles”. »

Notre dossier sur l'attentat de Nice

« Pourquoi il n’a pas été placé en garde à vue, sachant que sa femme avait déjà porté plainte une première fois en 2011, et qu’il avait été condamné en mars 2016 à six mois de prison avec sursis pour des faits de violence sur la voie publique », interroge la cour.

Bras croisés, se mordant les lèvres la plupart du temps, Joël C. rappelle seulement qu’il « remplaçait un collègue » et qu’il « n’était pas au courant de ces faits ». « Pourquoi vous n’avez pas pris ses empreintes ? Pourquoi vous n’avez pas vérifié les fichiers et ses antécédents », reprend Laurent Raviot sans obtenir de réponse.


« Dénoncer des violences, sans qu’il ne se passe rien »

Le policier dit n’avoir « aucun souvenir de l’audition », mais explique tout de suite après : « il avait eu un comportement normal, sinon je l’aurais placé en garde à vue ». Si cette procédure avait été ordonnée le 20 juin 2016, le futur terroriste « aurait fait l’objet d’un examen médical qui aurait donné quelques indications sur son état de santé », et donc sur « des problèmes psychiatriques », rappelle Laurent Raviot.

Interrogé sur les pratiques de la police dans les affaires de violences sur conjoint, Joël C. indique qu'« actuellement, c’est un placement en garde à vue systématique », mais qu’à l’époque, « c’était à l’appréciation du fonctionnaire de police ».

Joël C. avait déjà, à l’époque, 30 ans de métier. Et « en 2016, les violences conjugales, on en parlait déjà beaucoup, de ces femmes qui dénonçaient des violences, sans qu’il ne se passe rien, et qui se faisaient ensuite assassiner par leur conjoint », appuie Laurent Raviot. Alors pour lui, cette audition libre, bouclée en vingt-deux minutes, « rétrospectivement, on se dit que c’est une occasion ratée », « quand on sait qu’un mois plus tard, il va tuer 86 personnes et faire des centaines de blessés ».

Le policier reste immobile. Le regard fixé vers la caméra. Comme lorsqu’un avocat, sur les bancs des parties civiles, évoque sa retraite prochaine, prévue dans quatre mois : « elle est bienvenue, ce n’est que ma propre observation », lance Me Philippe Soussi.

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