Commission inceste : « Pour les victimes, c’est une souffrance perpétuelle », estime le juge Édouard Durand

Interview La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), coprésidée par le juge Edouard Durand, a reçu plus de 16.000 témoignages de victimes en un an.

Propos recueillis par Manon Aublanc
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Les coprésidents de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), Nathalie Mathieu et Edouard Durand, le 16 février 2022.
Les coprésidents de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), Nathalie Mathieu et Edouard Durand, le 16 février 2022. — JULIEN DE ROSA
  • Un an après le lancement de son appel, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) indique avoir reçu près de 16.000 témoignages de victimes.
  • La Ciivise présente, ce mercredi, un premier dossier sur les conséquences à l’âge adulte des victimes de violences sexuelles, élaboré à partir de plusieurs récits récoltés.
  • L’organe, qui appelle les pouvoirs publics à agir, a élaboré cinq préconisations « réalistes et réalisables », explique à « 20 Minutes » Édouard Durand, juge et coprésident de la Ciivise.

Après un an de travaux et 16.000 témoignages reçus, l’heure est à un premier bilan pour la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise). L’organe, crée en janvier 2021, va présenter ce mercredi soir un dossier sur les conséquences traumatiques à l’âge adulte pour les victimes de violences dans l’enfance.

Appelant les pouvoirs publics à agir, la Commission inceste, créée sur le modèle de la commission Sauvé sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase), émet cinq préconisations « réalistes et réalisables », selon Édouard Durand, juge et coprésident de la Ciivise, avec qui 20 Minutes s’est entretenu.

Comment avez-vous recueilli ces témoignages de victimes ?

Nous avons ouvert l’appel à témoignages le 21 septembre 2021. Les victimes avaient cinq possibilités : les plateformes téléphoniques avec des interlocuteurs spécialisés, des échanges écrits – par courrier ou e-mail –, un questionnaire en ligne sur notre site, les auditions à la commission, et enfin les réunions publiques.

Dans les heures qui ont suivi l’ouverture des plateformes téléphoniques, nous avons reçu des centaines et des centaines d’appels. Certains nous disaient : « J’ai attendu ce moment toute ma vie ». A ce jour, nous avons 16.414 témoignages, mais le chiffre évolue chaque jour.

Vous attendiez-vous à en recevoir autant ?

Nous savions que cette réalité était extrêmement importante. Mais ce nombre, ça dit à quel point le besoin était immense et à quel point l’inceste est un problème massif. Dans l’un de ses rapports, la Ciase a dénombré 5,5 millions de personnes victimes de violences sexuelles durant leur enfance.

Selon les témoignages que nous avons reçus, l’âge médian des premières violences est de 7 ans pour les filles, et de 8 ans pour les garçons. Mais une partie est victime avant 5 ans. Quant à l’âge moyen des témoignages reçus, il est de 44 ans, mais nous avons eu des personnes bien plus âgées.

Quelles sont les conséquences traumatiques que vous avez observées chez les victimes ?

D’abord, il faut bien prendre conscience que, pour ces victimes, il ne s’agit pas d’une pensée lointaine, d’un mauvais souvenir auquel on pense parfois. C’est une souffrance perpétuelle. Ce traumatisme s’immisce dans toutes les sphères de l’existence, des plus sociales - comme la scolarité ou la vie professionnelle - aux plus intimes - la vie affective et la sexualité. Sept personnes sur dix font état de conséquences sur leur santé psychique. Certains nous disent : « c’est la première fois que je sors depuis plusieurs mois ». C’est ce qu’on appelle une conduite d’évitement, par exemple.

Trois personnes sur dix évoquent un impact physique, comme des douleurs dans le dos. Pour 25 % des personnes, il y a un impact sur la vie scolaire ou professionnelle, avec l’impossibilité de se rendre à l’école ou au bureau, par exemple. Quant aux difficultés affective et sexuelle, ils sont 30 % à le déclarer. Il peut s’agir d’absence de sexualité, de vulnérabilité, de partenaires multiples, de douleurs dans les rapports. Je voudrais que les lecteurs et lectrices saisissent cette réalité, parce qu’elle est profondément injuste.

Vous aviez formulé vingt recommandations en mars 2022. Aujourd’hui, vous n’insistez que sur cinq. Pourquoi ?

Les débats sur le vote du budget 2023 vont s’ouvrir prochainement. Nous avons voulu insister sur cinq préconisations qui nécessitent l’allocation de moyens financiers. D’abord, il y a le repérage systématique des victimes. Chaque année, 160.000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Il faut aller les chercher pour les mettre en sécurité, que tous les professionnels en contact avec des enfants leur posent la question. Tous doivent être formés pour ça.

Ensuite, il faut créer une cellule de soutien pour ces professionnels. Un médecin libéral, isolé dans son cabinet, face à un enfant qui lui confie être victime, se trouve dans une situation de stress intense. Il doit pouvoir appeler une cellule de soutien pluridisciplinaire, où il va pouvoir parler à autres médecins qui vont l’aider à rédiger le signalement sans se mettre en danger professionnellement. Troisièmement, il faut renforcer les services de police judiciaire spécialisés dans la cyber-pédocriminalité. Ils sont 30 en France, contre 300 en Grande-Bretagne. Forcément, ça a des conséquences.

Quatrièmement, il faut garantir et rembourser les soins spécialisés en psychotrauma. Les professionnels doivent être formés, c’est une spécialité, ça ne s’improvise pas. Certaines personnes nous disent : « Je ne peux pas payer les soins pour mon enfant ». Enfin, il faut une grande campagne publique de prévention contre les violences sexuelles faites aux enfants. La dernière a eu lieu en 2002, il y a vingt ans.

Ce sont des mesures réalistes et réalisables, qui vont augmenter la protection des enfants. Il faut qu’elles deviennent une réalité.