Les corbeaux célèbres : Dans l’affaire Christelle Maillery, une lettre anonyme précipite la résolution du cold-case

CROA CROA (5/5) Leurs lettres menaçantes sont guettées avec angoisse par des familles brisées par le deuil ou rongées par l’attente. Intimes supposés ou affabulateurs patentés, les corbeaux ne mettent jamais longtemps à se manifester dans les affaires judiciaires qui patinent, sans jamais qu’on les identifie, parfois. Dans cet épisode, les enquêteurs qui ont travaillé sur le meurtre de Christelle Maillery reviennent sur ces courriers à double tranchant

Hélène Sergent
Jean-Pierre Mura a été condamné en appel à 20 ans de prison pour le meurtre de Christelle Maillery.
Jean-Pierre Mura a été condamné en appel à 20 ans de prison pour le meurtre de Christelle Maillery. — JEFF PACHOUD / AFP
  • La rédaction de 20 Minutes vous accompagne durant l’été sur la piste des corbeaux célèbres qui ont empoisonné la vie des enquêteurs et des familles dans des affaires souvent insolubles.
  • Dans ce dernier épisode de notre série, retour sur l’affaire Christelle Maillery, adolescente tuée à coups de couteau en décembre 1986 au Creusot.
  • Il aura fallu plus de vingt ans à l’institution judiciaire pour venir à bout de ce dossier, émaillé de nombreuses dénonciations anonymes.

Trente-six ans après le meurtre de Christelle Maillery, le commissaire Daniel Guichot se souvient bien de ce « dossier qu’il n’a pas digéré ». L’image de l’adolescente aux boucles rousses, tuée d’une trentaine de coups de couteau dans la cave d’un immeuble du Creusot (Saône-et-Loire) le 18 décembre 1986, reste ancrée dans l’esprit de cet enquêteur. « A l’époque, nous n’avions ni ADN, ni caméra de vidéosurveillance », regrette l’ex-policier désormais retraité. Alors, faute d’avoir mis la main sur l’arme du crime et sans piste solide, les investigations piétinent.

Jusqu’en février 1987. Ce mois-là, l’espoir renaît pour la brigade criminelle chargée de l’affaire. Un couteau à cran d’arrêt est découvert dans un buisson à une centaine de mètres du sous-sol où Christelle, 16 ans, avait été retrouvée morte par des habitants du quartier de la Charmille. Dans le même temps, deux cartes postales sont envoyées au groupe dirigé par Daniel Guichot. « Je suis l’assassin de Christelle », signe l’auteur. Le premier corbeau vient de faire irruption dans l’affaire Maillery.

Fausse piste et paysages bucoliques

Derrière les paysages bucoliques de la région du Nivernais soigneusement choisis par l’expéditeur, quelques lignes narguent les enquêteurs. L’auteur s’adresse directement à « Monsieur Guichot », dit habiter Nevers et revendique le meurtre de la jeune fille. « Même si on doit s’en méfier, ces courriers doivent être considérés comme des pistes à exploiter. Surtout quand on n’a rien d’autre », souffle le commissaire à 20Minutes. Les policiers dressent donc une liste de personnes susceptibles de circuler régulièrement entre le Creusot et Nevers. Les suspects sont tous soumis à la dictée et leur écriture comparée avec celle figurant sur les cartes reçues par la brigade criminelle.

Avec le recul, Daniel Guichot estime que ces recherches « qui ont mobilisé tout un tas de fonctionnaires » ont contribué à « disperser » leurs investigations. Le corbeau, resté introuvable, et la découverte du couteau dans le buisson attenant au lieu du crime n’ont abouti à rien. En 1990, le couperet tombe pour la famille de Christelle Maillery : une ordonnance de non-lieu est rendue par le juge d’instruction en charge du dossier. L’affaire vient de basculer dans la catégorie cold-case.

Une révélation capitale

Il faut attendre 2003 pour que l’enquête prenne un nouveau tournant. A cette époque, Marie Pichon, la mère de l’adolescente a rejoint l’association « Christelle ». Créée avec les familles des « disparues de l'A6 », elle rassemble les proches des victimes d’une série de meurtres non élucidés survenus en Saône-et-Loire entre 1980 et 1990. Pour compenser les carences de l’enquête, le groupe engage un détective privé chargé de reprendre l’affaire Maillery. Aiguillé par les avocats de Marie Pichon, le limier recueille le témoignage de Michel, l’ex-petit ami de Christelle au moment des faits.

Le jeune homme livre alors une information capitale qu’il n’a jamais confiée jusqu’ici, pas même aux policiers de la brigade criminelle. Un homme, ouvrier métallier originaire du Creusot lui aurait avoué le crime et offert 2.000 francs en « compensation » du meurtre de l’adolescente. Cette confession alcoolisée, lâchée au cours d’une soirée organisée peu de temps après les faits, n’avait pas été prise au sérieux par Michel.

L’homme qui s’est incriminé s’appelle Jean-Pierre Mura et c’est la première fois que son nom est rattaché à celui de Christelle. Transmis à la justice, le rapport du privé justifie la reprise des investigations et en 2005 – victoire pour la partie civile - une information judiciaire est ouverte.

Une lettre anonyme

Atteint de schizophrénie, Jean-Pierre Mura est placé en garde à vue en 2007 seulement. Une audition très courte au cours de laquelle il dément formellement les faits qui lui sont reprochés et accuse même l’ancien petit ami de Christelle d’être l’auteur du crime. Le dossier stagne une fois encore et il faut attendre l’arrivée d’un officier de police judiciaire, Raphaël Nedilko, pour qu’enfin, tout s’accélère. « En 2010, je vois passer une lettre anonyme versée au dossier qui retient toute mon attention. L’écriture de l’auteur était très spécifique », raconte à 20 Minutes l’ancien flic du 36 Quai des Orfèvres. Cette graphie, c’est celle de Jean-Pierre Mura. Comme tous les suspects, l’homme avait été soumis à la dictée lors de sa garde à vue et l’écriture est en tout point semblable à celle de la missive anonyme.

Qu’indique cette lettre ? « Il y avait des propos délirants mais Mura disait aussi qu’il connaissait l’assassin de Christelle », poursuit le brigadier-chef Nedilko. Intrigué, le policier va concentrer ses efforts sur l’ancien ouvrier. Il apprend notamment qu’il a été interpellé peu de temps avant pour une agression au couteau d’une caissière dans une station-service. Et un carnet, tenu par Mura, entièrement consacré à l’affaire Maillery, est porté à sa connaissance. « On sentait chez lui comme une volonté de se faire prendre », analyse Raphaël Nedilko.

Un corbeau avec une canne

En décembre 2011, l’ancien ouvrier est arrêté par les policiers et entendu. Chez lui, des dizaines de couteaux sont retrouvées. Les lames sont comparées à celles du couteau de la scène de crime, détruit depuis mais pris en photo par les enquêteurs. Les éléments à charge s’accumulent et aboutissent à sa mise en examen. Le 15 décembre 2015, le procès de Jean-Pierre Mura s’ouvre finalement devant la cour d’assises de Chalon sur Saône. Reconnu coupable du meurtre de Christelle Maillery, l’accusé est condamné à vingt ans de prison, le jury ayant estimé que son discernement était altéré au moment du crime, du fait de sa schizophrénie. Jugé en appel en 2016, il écopera de la même peine.

Et les cartes postales, envoyées vingt ans plus tôt à Daniel Guichot ? Peuvent-elles être reliées à Mura ? Là encore, Raphaël Nedilko mettra un terme au mystère. « Une expertise en écriture a attribué ces cartes à une personne décédée un an après le meurtre de Christelle », explique-t-il. Pour lever le moindre doute, le policier décide toutefois d’exhumer le dossier médical de l’auteur des missives. « Je l’ai transmis à un légiste qui l’a analysé. L’auteur avait été victime d’un grave accident de circulation et se déplaçait à l’aide d’une canne. En 1986, il était dans l’incapacité physique de commettre ce crime », conclut le policier. La chasse au corbeau est terminée.