Les corbeaux célèbres : Avec ses onze lettres, Simon Robbes voulait « rassurer les parents » de Lucas Tronche

CROA CROA (2/5) Leurs lettres menaçantes sont guettées avec angoisse par des familles brisées par le deuil ou rongées par l’attente. Intimes supposés ou affabulateurs patentés, les corbeaux ne mettent jamais longtemps à se manifester dans les affaires judiciaires qui patinent, sans jamais qu’on les identifie, parfois. Dans cet épisode, retour sur les lettres reçues par les parents de Lucas Tronche, quelques mois après sa disparition en 2015

Manon Aublanc
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Lucas Tronche
Lucas Tronche — Police
  • La rédaction de 20 Minutes vous accompagne durant l’été sur la piste des corbeaux célèbres qui ont empoisonné la vie des enquêteurs et des familles dans des affaires souvent insolubles
  • Dans ce deuxième épisode de notre série, retour sur l’affaire Lucas Tronche, adolescent de 16 ans disparu dans le Gard en 2015 et retrouvé mort depuis, et sur le corbeau qui a envoyé onze lettres à ses parents.
  • Identifié à l’été 2016, il a déclaré lors de son procès pour violences aggravées : « Je voulais juste rassurer les parents. Je pensais rendre service ».

« Je pourrais vous donner un signe de Lucas mais je ne le ferai pas ». Six mois après la disparition de leur fils, Eric et Nathalie Tronche commencent à recevoir des lettres d’un mystérieux corbeau. Et pour les parents de l’adolescent de 16 ans, c’est un nouvel élan d’espoir.

Lucas n’a plus donné signe de vie depuis 18 mars 2015. Ce jour-là, il est un peu plus de 17 heures quand le garçon disparaît à Bagnols-sur-Cèze (Gard). Il doit rejoindre son grand frère pour un entraînement à la piscine. Il n’arrivera jamais à destination. Appels à témoins, enquête de voisinage, chiens renifleurs, battues dans les alentours… Tous les moyens sont mis en œuvre les jours suivants pour tenter de retrouver l’adolescent. Mais les mois passent et l’espoir s’amenuise.

« Bonne pâte, Lucas n’oublie personne »

Espérant obtenir de nouveaux témoignages, Eric et Nathalie Tronche multiplient les plateaux télévisés et les émissions de radio. Le 21 octobre 2015, ils participent sur RTL à L’heure du crime, animé par Jacques Pradel. Le 27, quelques jours après le passage du couple à l’antenne, la radio reçoit un étrange courrier, écrit en lettres bâtons, accompagné de deux feuilles de lierre et de tilleul : « Que les parents de Lucas ne s’inquiètent pas. Pas de mauvaises rencontres. Il aime sa famille. Il va bien ». Jacques Pradel le transmet immédiatement aux parents et aux enquêteurs. Pour que le corbeau continue à écrire – et pour pouvoir l’identifier –, Eric et Nathalie Tronche poursuivent la tournée des plateaux. Et ça marche.

Le couple reçoit de nouvelles lettres – onze au total en l’espace de dix mois –, de plus en plus détaillées sur le quotidien supposé de leur fils : « Lucas va bien et même il ne s’ennuie pas du tout. Il mange beaucoup le soir. Ces pages proviennent de son propre bloc-notes », peut-on lire. « Lucas vous aime toujours. Il parle souvent de vous madame et de son petit frère. Il parle aussi de son papa et même de son grand frère. Bonne pâte, Lucas n’oublie personne », écrit le corbeau dans une des missives – qui ne sont jamais envoyés directement aux parents mais aux médias, à la mairie ou à la gendarmerie.

Ce dernier affirme même que l’adolescent est parti de son propre chef : « Lucas vous aime toujours. Il va bien et est en sécurité. Il n’a jamais voulu vous quitter (comme quelqu’un qui claque la porte définitivement). Il préfère le mot break au mot fugue. Il précise que ce break n’est ni inquiétant ni mystérieux ». Le garçon pourrait même revenir auprès des siens s’il le décidait, affirme le corbeau dans l’un des courriers : « Lorsque Lucas sortira du bois, il le fera savoir. Pour le moment, ce n’est pas d’actualité ».

« On a qu’une envie, c’est d’y croire et d’en savoir plus »

Eric et Nathalie lisent et relisent les lettres, espérant trouver un indice, un signe que leur fils est bien en vie. Mais surtout, ces missives nourrissent leur espoir de le revoir un jour : « On n'a qu’une envie, c’est d’y croire et d’en savoir plus », expliquera le couple en mai 2018 dans une émission d’Envoyé spécial, Corbeaux, les lettres de la honte, sur France 2.


Pourtant, au fil des mois, le corbeau abandonne son ton bienveillant et se fait de plus en plus sévère. Il reproche aux parents de Lucas la « mobilisation spectacle » de l’affaire, met en doute la qualité de l’enquête et laisse entendre que l’adolescent ne veut plus revoir sa famille. « Quelle est la preuve que Lucas a bien été enlevé ? Quelle est la preuve que Lucas est bien séquestré ? Ouvrirait-on une information judiciaire sans preuves réelles et sérieuses ? Il semblerait Madame que vous soyez moins regardante sur les preuves de cet aspect de l’enquête », affirme l’anonyme dans l’un des onze courriers, dont le dernier arrivera le 12 juillet 2016.

Pour les enquêteurs, le temps presse. « On se doutait que ce n’était pas un ravisseur, que Lucas était probablement mort, mais il fallait identifier rapidement le corbeau, le localiser pour l’interroger et écarter cette hypothèse », explique une source judiciaire qui a travaillé sur le dossier à l’époque. Provenance, empreinte digitale, ADN, expertise graphologique… Les courriers sont passés au peigne fin. Quelques jours après l’arrivée de la dernière lettre, les enquêteurs identifient le corbeau grâce à une caméra de vidéosurveillance du centre de tri où il était venu la poster. Il s’agit de Simon Robbes, un employé de supermarché de 57 ans qui habite Valence (Drôme), sans antécédent judiciaire.

« Je voulais juste rassurer les parents »

Cette mise en scène, Simon Robbes​ l’a imaginé dès l’automne 2015, alors qu’il écoute la fameuse émission L’heure du crime de Jacques Pradel sur RTL, consacrée à Lucas Tronche. « Je me dis que je connais cette histoire, j’entends Bagnols, Lucas… », explique l’homme un an plus tard devant le tribunal correctionnel de Nîmes, où il est jugé pour l’envoi de ces lettres. « Je ne faisais qu’entendre des choses négatives, séquestration, enlèvement, suicide… Je voulais juste rassurer les parents. Je pensais rendre service », se justifie-t-il. A la barre, l’homme reconnaît qu’il a tout inventé : « Je n’aurais pas dû le faire, je ne devais pas me mêler de ça. J’ai accentué leur souffrance », ajoute-t-il.

« Même si ça reste rare, plus une affaire est médiatisée, plus il y a des chances qu’on ait affaire à ce genre de personne, à un corbeau », explique la source judiciaire citée plus haut, qui estime que Simon Robbes « a fait perdre du temps aux enquêteurs sur cette affaire ». « C’était facile de voir que le corbeau n’avait aucun lien avec la disparition de Lucas Tronche. Mais dans d’autres, comme celle du petit Grégory, c’est bien plus compliqué », ajoute cette source. En octobre 2017, deux ans après sa première lettre, Simon Robbes est condamné à deux ans de prison, dont un ferme, et à une obligation de soin.

Six ans après la disparition de leur fils, l’espoir de Nathalie et Eric Tronche s’éteint définitivement. A l’été 2021, des ossements et des effets personnels sont retrouvés à Bagnols-sur-Cèze. Ils seront identifiés quelques jours plus tard comme étant ceux de l’adolescent. Suicide, chute ou homicide… Une enquête est toujours en cours pour déterminer les circonstances de sa mort.