Attentats du 13-Novembre : A l'approche du verdict, les parties civiles tiraillées entre « soulagement » et « peur du vide »

TEMOIGNAGES Liées par neuf mois d’audience, certaines parties civiles qui ont activement suivi le procès appréhendent le retour « à la vie normale »

Hélène Sergent
Le procès des attentats du 13-Novembre doit s'achever le 29 juin prochain.
Le procès des attentats du 13-Novembre doit s'achever le 29 juin prochain. — Gabrielle CEZARD/SIPA
  • Le procès des attentats du 13-Novembre s’est ouvert le 8 septembre 2021 dans l’enceinte de l’ancien palais de Justice de Paris, sur l’île de la Cité.
  • Neuf mois après, les débats sont clos et le verdict est désormais attendu à la fin du mois de juin.
  • Pour les parties civiles qui ont suivi activement l’audience tout au long de cette année, la perspective de « l’après-procès » suscite de nombreuses interrogations et quelques angoisses.

Il aura fallu neuf mois pour transformer ces gestes répétés en rituels. Un café avalé place Dauphine juste avant de s’engouffrer dans le sas de sécurité déployé à l’entrée du palais de Justice de Paris. Un sandwich partagé sur les bancs en bois dispersés dans la salle des pas perdus ou un verre échangé à l’Annexe ou aux Deux Palais, ces bistros transformés en QG des victimes du procès des attentats du 13-Novembre.

A distance, le quotidien aussi s’est adapté au rythme du procès pour certaines victimes rescapées des attaques terroristes. Chaque midi ou presque, installée à son bureau et casque sur les oreilles, Sophie se connecte sur le site de la webradio qui lui permet de suivre les débats en direct. A l’approche du verdict, attendu le 29 juin, la Lyonnaise appréhende : « Je sais que le lendemain, par réflexe, je vais me connecter et qu’il n’y aura rien ». Ce silence, après un procès marathon épuisant moralement et physiquement pour les parties, est désormais dans toutes les têtes.

Un « combat » et un « besoin »

Pour entrevoir le vide laissé par cette fin de procès, il faut d’abord mesurer la place prise par l’audience dans les vies des parties civiles qui ont choisi de la suivre. « Ça en a évidemment pris trop », juge Arthur Dénouveaux. Rescapé du Bataclan et président de l’association Life for Paris qui regroupe des centaines de survivants des attaques, le trentenaire a vécu ces derniers mois comme un « combat permanent ». Une lutte pour équilibrer tous les aspects de sa vie, professionnels comme personnels. « Il y a eu un côté addictif avec des moments où j’avais vraiment très envie d’assister aux audiences mais ça devenait un casse-tête pour s’organiser », confie le polytechnicien, père de deux fillettes.

Comme Arthur, Vincent, victime de l’attentat commis par Brahim Abdeslam au comptoir Voltaire, s’est fait « happer » par le procès. Sans attente particulière au moment de l’ouverture, si ce n’est celle de voir la justice passer et de témoigner, le parisien s’est rendu compte que le procès « l’intéressait beaucoup plus » que ce qu’il imaginait. Pour Sophie, cet intérêt s’est même mué en nécessité. Pourtant, quand le procès a commencé, « il y avait un côté très administratif et la lecture des faits a été particulièrement longue. J’écoutais mais je me disais 'On va se faire chier, c’est une horreur' », sourit-elle avant de poursuivre : « Je me faisais un peu violence, j’avais attendu ce moment pendant des années, c’était plus une obligation au début. Et très vite, c’est devenu un besoin ».

Le retour des cauchemars

Mais ce besoin a eu un coût ont reconnu la plupart des parties civiles interrogées par 20 Minutes. La durée de certaines journées a fatigué les corps et la violence des faits débattus a abîmé les esprits. « Je ne compte même plus les fois où j’ai rêvé de la salle d’audience ou des accusés ! », lance David, photographe et ex-otage du Bataclan. « Les cauchemars sont revenus, le sommeil était mauvais. Ça a monopolisé notre esprit, le procès est resté là, en suspens dans nos têtes », abonde Catherine, présente elle aussi dans la salle de concert parisienne le soir du 13 novembre 2015.

Parallèlement à son statut de victime et de partie civile, David tient également un « journal de bord » publié sur le site de France Info. Pendant plus de 130 jours, il a consigné par écrit son ressenti, sa colère, les rires parfois ou le trop-plein de douleur qui s’est exprimé à la barre. « Je rentrais certains soirs avec du boulot d’écriture. J’ai sacrifié pas mal de temps avec mes proches et mes amis au profit du temps vécu ici, à la cour d’assises. Ça a empiété sur tous les aspects de ma vie mais la tenue de ce journal m’a aussi permis de prendre le taureau par les cornes et d’être actif pendant l’audience pour ne pas la subir », analyse le franco chilien.

La peur du « vide »

Propulsé dans cette « bulle » judiciaire, David a commencé à s’interroger il y a quelques mois : « Que va-t-il rester de ce procès dans ma vie ? ». Conscient de vivre un « moment spécial », l’ancien barman dit avoir trouvé une certaine « stabilité » dans l’exercice médiatique proposé par France Info. « C’est pas mon travail d’être ici. Moi je suis victime des attentats, c’est pas mon job d’écrire des textes pour un média. Même si ça me passionne, je sais que ça va se terminer et ça, ça crée de l’appréhension », souffle-t-il.

Une autre interrogation traverse par ailleurs toutes les victimes et leurs proches venus assister aux audiences : La force des liens noués entre eux perdurera-t-elle à l’issue du verdict ? « On a vécu un moment tellement fort tous ensemble… J’ai peur de perdre ces instants de partage. Mais je suis pas dupe, je sais qu’on va devoir reprendre nos routes respectives », juge Vincent. La vitalité des deux associations de victimes – Life for Paris et 13Onze15 – pourrait toutefois permettre de faire perdurer ces relations tissées au fil du procès. Mobilisé sur ce sujet, Arthur Dénouveaux se dit confiant : « L’audience a renforcé notre communauté et on a pu constater qu’on pouvait compter les uns sur les autres. L’objectif maintenant, c’est de travailler à maintenir ce collectif et d’accompagner nos adhérents dans l’après ».

Une charge symbolique

Pour gérer au mieux cette période transition, les uns et les autres s’organisent, anticipent. « Je sais que le vide va être compliqué à gérer donc je suis en train de chercher un psy pour pouvoir digérer ces mois de procès et le verdict », explique Sophie. Une réunion, proposée par l’Association française des victimes de terrorisme (AFVT) est d’ores et déjà prévue le lendemain du verdict pour « savoir comment affronter les semaines à venir sans le rythme des audiences et des rencontres au procès ».

Catherine, administratrice au sein de cette organisation, y participera aux côtés d’un avocat et d’autres rescapés d’attentats passés. La graphiste et illustratrice s’est aussi donnée pour mission de préparer les parties civiles au futur procès des attentats de Nice. « Leur procès doit avoir lieu dans la même salle, dès le mois de septembre 2022. Ce projet m’a forcé à me projeter dans l’après procès », salue-t-elle.

La perspective de la fin du « V13 » comme l’ont appelé les autorités judiciaires, n’est pas pour autant source que d’inquiétudes ou d’angoisses. À quelques semaines du rendu de la décision des magistrats, l’impatience et le soulagement se font aussi sentir. « Il est temps que ça s’arrête. Personnellement, j’ai trouvé dans ce procès ce que j’étais venu y chercher. Je me sens mûr pour le verdict », estime Arthur Dénouveaux.

Quant à la charge symbolique, elle semble immense aux yeux de Sophie. « Pendant six ans, je me suis demandé : 'Et après ?' Il y a eu l’attentat, puis mes opérations, puis ma reconstruction, puis l’enquête, puis le procès. Même s’il y a un appel, arriver au bout de cette étape, c’est ce qu’il me faut pour tourner la page et commencer un nouveau chapitre », espère la Lyonnaise. Catherine, elle, formule ce simple vœu : « Après le verdict, je voudrais pouvoir parler au passé. Dire 'j’ai été' et plus 'je suis victime' d’attentat ».