Procès du 13-Novembre : À la barre, les Eagles of Death Metal rendent hommage à leurs « 90 amis » morts au Bataclan

COMPTE-RENDU Le chanteur et l’ex-guitariste du groupe qui se produisait le soir des attentats au Bataclan ont témoigné ce mardi au procès des attentats

Hélène Sergent
— 
Jesse Hugues, leader du groupe Eagle of Death Metal, le 8 décembre 2015 devant la salle du Bataclan.
Jesse Hugues, leader du groupe Eagle of Death Metal, le 8 décembre 2015 devant la salle du Bataclan. — MIGUEL MEDINA / AFP
  • Après une nouvelle semaine de suspension liée à la contamination au Covid-19 d’un des accusés, le procès des attentats du 13-Novembre a pu reprendre ce mardi 17 mai.
  • Avant d’écouter les plaidoiries des avocats et les réquisitions, la cour d’assises spécialement composée doit entendre les derniers témoignages des victimes de ces attaques.
  • Ce mardi, deux membres du groupe américain « Eagles of Death Metal », qui se produisait au Bataclan le soir du 13 novembre 2015, ont été entendus.

A la cour d’assises spécialement composée de Paris,

Pour la première fois depuis le début du procès du 13-Novembre, la cour d’assises a été transportée sur la scène du Bataclan. Pendant des semaines à l’automne dernier, le récit choral des victimes de ce macabre huis clos a permis aux magistrats comme aux accusés de mesurer l’ampleur de l’horreur vécue ce soir-là par les milliers d’amateurs de rock réunis dans cette salle de concert. Il y a eu les mots violents des terroristes perçus par celles et ceux qui s’étaient placés aux balcons, les bruits sourds et répétés des rafales dans la fosse et l’écho des blessés touchés à quelques mètres des issues de secours.

Ce mardi 17 mai, deux membres rescapés du groupe Eagles of death metal (EODM) qui se produisait ce soir-là ont décrit à la cour ce qu’ils ont vu et vécu du haut de l’estrade qui surplombait la salle. Tous deux vêtus de costumes noirs, l’ex-guitariste des EODM, Eden Galindo et le chanteur Jesse Hugues ont évoqué ces regards d’incompréhension échangés avec la foule au début de l’attaque terroriste. Pudiques et très émus, ils ont, comme leurs fans avant eux, raconté la terreur, leur vie « brisée » et leur luttes intimes pour ne pas renoncer à la scène et à la musique.

« Je me souviens du public qui me regardait »

Après une semaine d’interruption due à la contamination au Covid-19 d’un des accusés, les bancs des parties civiles se sont emplis à nouveau. Parmi elles, une majorité de proches de victimes de l’attentat du Bataclan et de survivants avaient fait le déplacement pour entendre ces deux témoins atypiques venus des Etats-Unis. Ecrasés par la solennité du moment et la charge émotionnelle, les deux musiciens sont apparus aux antipodes des personnages extravertis et remuants qu’ils se sont construits au fil de leur carrière. Eden Galindo, l’ex-guitariste de la formation, est le premier à s’être avancé face aux magistrats. Sans note et tout en sobriété, le quinquagénaire s’est replongé dans les prémices du concert : « C’était un super show, l’un des meilleures de la tournée. Tout se passait bien, tout le monde dansait ».

Quand les premiers tirs des terroristes résonnent, le musicien pense d’abord à une « explosion du système son ». Il s’avance vers l’avant de la scène et voit son ami Jesse Hugues courir dans sa direction. « What the fuck is going on ? », lâche, incrédule, le guitariste. Le chanteur, qui a grandi dans la vallée de Coachella, assure, lui, avoir immédiatement reconnu le bruit des balles : « Venant d’une région désertique en Californie, le son des coups de feu m’est très familier ». Posté à quelques mètres des premiers spectateurs agglutinés au pied de l’estrade, Eden Galindo n’a rien oublié de la confusion et de la peur qui les a saisis : « Je me souviens du public qui me regardait. Il y avait tellement de monde, ils n’arrivaient pas à bouger », souffle-t-il.

Les tirs, la panique et la fuite

La suite fait écho aux centaines de témoignages entendus jusqu’ici par la cour. « Ils ont commencé à tirer tous en même temps et sont arrivés à court de balles en même temps. Ils rechargeaient et tiraient », décrit l’ancien guitariste. Réunis à l’arrière de la scène, Eden Galindo et Jesse Hugues se précipitent à l’étage à la recherche de la petite amie du chanteur, alors introuvable. Cravate rouge sur chemise noire et cheveux noués en catogan, le leader du groupe dit avoir « senti la mort se rapprocher ». Paniqué, il parvient finalement à retrouver sa conjointe et se précipite avec elle et Eden à l’extérieur de la salle. « Un ange du nom d’Arthur nous a mis dans un taxi et nous a envoyés vers un commissariat », poursuit le chanteur aux bacchantes rousses.

« On a retrouvé des gens qui étaient au concert. Certains étaient couverts de sang. On a attendu là-bas longtemps et on ne savait pas si tous les membres du groupe étaient vivants ou morts », se remémore l’ex-guitariste américain. Inquiet de voir ses souvenirs « s’éroder » au fil du temps, Jesse Hugues a tout consigné par écrit pour tenter de livrer à la cour le témoignage le plus précis possible. De cette scène au commissariat, il ne reste pourtant rien en dehors de la déflagration d’un appel. « C’est là-bas que nous avons appris que Nick Alexander et notre manager de tournée avaient été tués », précise Eden Galindo.

« You can’t kill rock’n’roll »

Tout en retenue, l’ancien guitariste des Eagles a évoqué les stigmates laissés par cette nuit : « Quand je suis rentré chez moi, je me sentais comme brisé. Je n’arrivais plus à faire ce que font les gens normaux. Je n’étais plus le même. J’ai suivi une thérapie mais ce qui m’a vraiment aidé c’est de retourner en Europe et de finir notre tournée ». Le groupe était en effet revenu en France pour un concert cathartique quelques mois après l'attentat. Jesse Hugues, a, lui, tout juste effleuré le traumatisme provoqué par cette soirée. « Les événements qui se sont produits le 13 novembre 2015 ont changé ma vie à jamais », a-t-il reconnu, évoquant une « nervosité » permanente qui l’habite depuis et la peur de remonter sur scène qu’il a tenté de surmonter.

Dans une déclaration enflammée au « peuple de France » et à Paris, le chanteur assure avoir « gardé quelque chose de très beau » de cette « tragédie » où quatre-vingt-dix de ses « amis » sont morts. « Ce qu’ils ont décidé de faire ce soir-là, c’est de faire taire la musique. Mais ils ont échoué. Le mal n’a pas gagné ». Comme un ultime hommage aux morts tués pour leur amour du rock et de « la joie de vivre », Jesse Hugues a conclu son témoignage en citant l’icône de heavy metal, Ozzy Osbourne : « You can’t kill Rock’n’roll ». À le voir étreindre longuement les parties civiles à la fin de son audition, les yeux et le visage rougis, c'est pourtant le titre d'un album phare du groupe sorti en 2004 qui revient en mémoire. « Peace, Love, Death metal ».