Paris : Escorting, hommes de main et bain de sang... Dix personnes devant les assises pour un double homicide

PROCES Dix personnes sont jugées à partir de lundi devant la cour d’assises de Paris pour la mort de deux femmes dont les corps ont été retrouvés lors d’une enquête sur l’incendie d’un appartement de la rue Fondary dans le XVe arrondissement en août 2016

Manon Aublanc
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Une femme avait été retrouvée morte en août 2016, l?incendie dun appartement de la rue Fondary dans le XVe arrondissement de Paris. (Illustration)
Une femme avait été retrouvée morte en août 2016, l?incendie dun appartement de la rue Fondary dans le XVe arrondissement de Paris. (Illustration) — Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP
  • Le 3 août 2016, un incendie se déclare dans un appartement de la rue Fondary dans le 15e arrondissement de Paris, engendrant une violente explosion.
  • Le corps d’une femme gérant un réseau d’escorting à Paris, tuée dans l’explosion, est retrouvé sur le palier du troisième étage. Deux mois après, les enquêteurs découvrent le cadavre d’une autre escort, qui travaillait pour la première victime, morte la veille de l’incendie, dans la cave d’un immeuble du 18e arrondissement de Paris.
  • Ce lundi s’ouvre à la cour d’assises de Paris le procès de dix personnes, soupçonnées d’être impliquées à des degrés différents dans ce double homicide.

Ce 3 août 2016, il est un peu plus de 18 heures quand un homme, couvert de suie, les bras et les jambes brûlés, s’enfuit en courant d’un immeuble de la rue Fondary (Paris 15e), après une violente explosion engendrée par un incendie. Quelques minutes plus tard, alors qu’ils se battent contre les flammes, les pompiers découvrent le corps d’une femme sur le palier du troisième étage, un tatouage « MP » inscrit sur le ventre.

Près de deux mois après, le corps d’une deuxième femme, tuée la veille de l’incendie, est retrouvé dans la cave d’un autre immeuble à quelques kilomètres. Les enquêteurs ne tardent pas à faire le lien avec le premier cadavre retrouvé. Dans cette affaire, dix personnes doivent être jugées, à partir de lundi, par la cour d’assises de Paris.

Un deuxième homicide la veille de l’incendie

Le premier corps découvert sur le palier, c’est celui d’une Espagnole de 26 ans, Maria P., qui gère, dans cet appartement sous-loué, un réseau d’escort-girl parisien. Les enquêteurs vont aussi vite identifier l’homme qui a pris la fuite en direction de la station de métro La Motte-Picquet – Grenelle, grâce à ses empreintes laissées sur les portiques. Il s’agit de Mourad B., un Algérien de 29 ans en situation irrégulière, déjà bien connu des services de police. Après plusieurs semaines d’enquête, le trentenaire est interpellé, le 23 août, dans un hôtel de l’avenue de Clichy (17e). Ce dernier, dont les plaies n’ont pas été correctement soignées, est hospitalisé dans une unité de grands brûlés.

Pour les enquêteurs, il s’agit de déterminer le lien de l’homme avec la victime. Et ce sont des écoutes téléphoniques qui leur donneront la réponse. Au fil des investigations, ils remontent le fil de l’histoire et font le rapprochement avec un deuxième homicide. Le 23 septembre 2016, le corps d’une autre femme est découvert dans la cave d’un squat de la rue Sauffroy (17e). La jeune femme, en position fœtale, est enveloppée dans un tissu, un ours en peluche dans ses bras. Selon l’autopsie, elle est morte la veille de l’incendie de plusieurs coups de couteau. Cette dernière, identifiée comme Alixon O.C., une Colombienne de 26 ans, venait d’arriver à Paris et travaillait comme escort pour le compte de Maria P.

« Finish »

Quelques semaines auparavant, fin juillet, une dispute éclate entre Maria P. et Alixon O.C dans l’appartement de la rue Fondary. Estimant qu’elle n’est pas assez payée, la Colombienne menace sa proxénète d’appeler la police. Le 2 août au matin, craignant que l’escort ne la dénonce, Maria P. appelle l’un de ses amis, Moncef D., un chauffeur de taxi de 30 ans, avec qui elle entretient une relation depuis un an. Elle lui explique qu’elle a « un problème avec une fille » et lui propose 20.000 euros pour qu’il se « débarrasse » de la jeune escort, raconte-t-il aux enquêteurs. En début d’après-midi, Moncef D. arrive au pied de l’immeuble, selon les images de vidéosurveillance de la rue, rejoint, quelques minutes plus tard par Kamel Z., un ami à qui il a proposé ce « bon plan ». Selon leur récit, les deux hommes n’ont pas l’intention de tuer Alixon O.C. Ils entendent le faire croire à la proxénète, laisser la jeune escort partir, et empocher l’argent.

Mais le plan ne se déroule pas comme prévu. Quand ils pénètrent dans l’appartement, ils découvrent Maria P., couverte de sang. La proxénète leur montre un drap, sous lequel se trouve le corps de l’escort, qu’elle aurait tué elle-même d’une trentaine de coups de couteau, et déclare simplement « finish », relatent-ils. Une autre escort, Léniska C., est présente dans l’appartement à ce moment-là, selon eux. Cette prostituée vénézuélienne, qui est renvoyée pour complicité d’homicide, a toujours nié son implication. A la vue du corps d’Alixon O.C., les deux hommes paniquent et prennent la fuite. Mais l’Espagnole n’en reste pas là. Le soir même, elle demande à Kamel Z. de l’aider à déplacer le cadavre contre 11.000 euros. L’homme de main vient accompagné de son frère Nasser et d’un de ses amis, le fameux Mourad B., qui sortira brûlé de l’immeuble. La petite bande récupère le corps d’Alixon O.C. et le déplace dans la cave d’un squat, rue Sauffroy.

Le risque d’un procès « parole contre parole »

Si le corps est désormais caché, l’appartement, lui, reste maculé de sang. Au petit matin du 3 août, la proxénète propose une nouvelle mission à Mourad B. et Nasser Z pour 15.000 euros supplémentaires : l’aider à « nettoyer » les lieux. Mais malgré les produits détergents, les traces de sang ne s’effacent pas, alors Maria P. suggère de mettre le feu à l’appartement. Au moment où Mourad B. répand de l’essence, Nasser Z. prend la fuite. A 18h13, la flamme du briquet provoque une violente explosion, le souffle tue Maria P. sur le coup. La suite est connue. Mourad B., gravement brûlé, survit, mais prend la fuite immédiatement après la détonation.

Pour Me Béryl Brown, l’avocat de la famille de Maria P., le risque, c’est un procès « parole contre parole » : « Les victimes ne sont plus là pour se défendre, chacun peut y aller de sa version », explique-t-elle. « C’est une situation ambivalente, elle est à la fois victime et suspecte », ajoute-t-elle. L’avocate espère que les nombreuses expertises ordonnées vont pouvoir apporter des réponses : « On espère approcher au plus près de la vérité pour que la famille puisse faire son deuil ». Le procès devrait permettre de déterminer le rôle exact de Mourad B., Moncef D., Kamel Z. et Nasser Z., mis en examen pour homicide volontaire en bande organisée avec préméditation, recel de cadavre, vol, recel de vol et non dénonciation de crime. Tous les quatre encourent la réclusion criminelle à perpétuité. Six autres prévenus, jugés pour des faits plus minimes, sont attendus à la barre.