Procès du crash de la Yemenia Airways : Treize ans après l’accident, les familles des victimes espèrent, sans trop y croire, des réponses

CRASH La compagnie Yemenia Airways, dont le vol 626 s’est abîmé en mer en 2009, faisant 152 morts, doit être jugée à partir de lundi pour homicides et blessures involontaires

Manon Aublanc
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L'avion s'est abimé en mer, à cause d'un problème d'éclairage de la piste de mauvaises réactions des pilotes
L'avion s'est abimé en mer, à cause d'un problème d'éclairage de la piste de mauvaises réactions des pilotes — YUSUF IBRAHIM / AFP
  • Le procès de la compagnie aérienne Yemenia, renvoyée en justice après le crash d’un avion en 2009 dans l’océan Indien qui avait fait 152 morts, doit s’ouvrir ce lundi au tribunal correctionnel de Paris.
  • Le 30 juin 2009, un Airbus A310 de la Yemenia Airways s’était abîmé en mer au large de Moroni, la capitale des Comores, peu avant son atterrissage. Seule une adolescente, Bahia Bakari, avait survécu en restant accrochée durant onze heures à un débris de l’appareil.
  • A l’issue d’une longue enquête, l’entreprise est renvoyée devant le tribunal pour homicides et blessures involontaires, notamment pour avoir « maintenu les vols de nuit depuis Moroni en dépit des dysfonctionnements des feux de l’aéroport » et pour ne pas avoir « dispensé à ses pilotes une formation suffisante ».

« Et là, j’ai un trou noir. Je me réveille dans l’eau, en pleine mer ». Presque treize ans après le crash de l’Airbus A310 de la Yemenia Airways, dans lequel 151 des 152 passagers ont péri, Bahia Bakara, l’unique survivante, va une nouvelle fois raconter son histoire. Mais cette fois-ci, ce ne sera pas devant les enquêteurs ou sur un plateau de télévision mais à la barre du tribunal correctionnel de Paris. La compagnie aérienne est jugée du 9 mai au 2 juin pour homicides et blessures involontaires.

Il est un peu plus de 22h30, le 30 juin 2009, quand le vol 626 de la Yemenia Airways entame sa descente vers Moroni, aux Comores. Bahia Bakari, alors âgée de 12 ans, est assise à côté de sa mère. « L’avion s’est mis à trembler bizarrement », a-t-elle confié pendant l’instruction. La fillette est comme électrisée. « C’est venu d’un coup, je ne sais pas si c’est la foudre qui a frappé ». La suite est mystérieuse. Bahia se réveille dans l’eau, « sans se rappeler de ce qui s’est passé ». Elle s’accroche à un débris de l’appareil, entend des voix de femmes crier, appeler à l’aide, et se rendort seule, au milieu de l’océan indien. Elle y restera 11 heures. Par miracle, un bateau de pêcheurs la repère au petit matin. Elle, n’est que très légèrement blessée – une fracture de la clavicule et des brûlures aux genous – mais sa mère n’a pas survécu au crash.

Bahia, ici quelques mois après le crash, la seule survivante.
Bahia, ici quelques mois après le crash, la seule survivante. - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Un manque de coopération qui a freiné l’enquête

Si Bahia Bakari, ainsi que les 400 personnes qui se sont constituées parties civiles – essentiellement des familles de victimes – attendent impatiemment le procès, c’est qu’il aura fallu treize longues années d’enquête pour que la compagnie yéménite soit renvoyée devant la justice. En cause, selon les autorités françaises, le manque de coopération de leurs homologues comoriens et yéménites. Depuis le début de l’enquête, les familles de victimes ont dénoncé à plusieurs reprises les « lenteurs » de la procédure, accusant le Yémen de faire pression pour que sa compagnie nationale ne soit pas mise en cause.

Les boites noires, pourtant, ont rapidement été récupérées et ont permis d’éliminer la thèse d’une défaillance de l’appareil. Le bureau d'enquêtes et d'analyses pour l’aviation civile (BEA) estime que le crash est dû à deux raisons : la piste d’atterrissage n'était pas éclairée – l’avion a donc amorcé sa descente dans le noir, au milieu d’un relief montagneux, avec un vent fort – et l’absence de formation adéquate des pilotes. « L’équipage dont l’attention était focalisée sur la gestion de la trajectoire de l’avion et le repérage de la piste n’a probablement pas eu les ressources mentales suffisamment disponibles dans cette situation de stress pour réagir » au fait qu'ils volaient à trop basse altitude, écrit le BEA, qui pointe « des actions inadaptées de l’équipage sur les commandes de vol ayant amené l’avion à une situation de décrochage qui n’a pu être récupérée ».

Les familles des victimes – 141 passagers et 11 membres d’équipage, en majorité Comoriens et Français - espèrent que la responsabilité de la compagnie sera reconnue : « C’était un accident prévisible, les pilotes n’ont pas été formés correctement et l’avion n’aura pas dû atterrir ce soir-là, de nuit, sur cette piste qui n’était pas éclairée », estime Me Claude Lienhard, l’un des avocats des parties civiles. Parmi elles, 200 personnes devraient faire le déplacement à Paris, depuis Marseille où elles résident. Une vingtaine, dont Bahia Bakari, sont attendues à la barre.

Un procès sans les représentants de la compagnie aérienne

De son côté, la compagnie yéménite, qui réfute les accusations, attend que la « justice reconnaisse le fait qu’elle ne soit pas impliquée dans la responsabilité de cette catastrophe », a-t-elle déclaré par le biais de son avocat, Me Léon-Lef Forster, rappelant que c’est « le premier accident mortel depuis la création en 1963 de la compagnie aérienne, qui est incontestablement marquée par cette tragédie ». Pour l’entreprise, certaines causes n’ont pas été prises en considération, poursuit l’avocat qui affirme que l’équipage n’a pas été prévenu correctement des conditions météorologiques défavorables et de l’absence de feux de signalement sur la piste d’atterrissage initialement prévue. « Ce n’est pas une volonté de déresponsabilisation, mais c’est une façon de faire en sorte que les causes réelles soient éclaircies », ajoute Me Léon-Lef Forster.

Les familles de victimes devront cependant faire sans les représentants de la compagnie Yemenia Airways, qui ne feront pas le déplacement pour le procès. « Ce n’est pas que la compagnie ne souhaite pas être présente, mais un déplacement du dirigeant actuel n’était pas envisageable », assure le conseil. Et de préciser : « Ça n’aurait pas apporté grand-chose. Il n’était pas en poste au moment du crash. ». Une absence très mal vécue par les victimes, selon Me Claude Lienhard : « On met en avant la guerre, mais on n’y croit pas vraiment, s’ils avaient voulu venir, ils auraient pu. C’est un manque de respect ».