Procès du 13-Novembre : Le portrait « complexe » des djihadistes brossé par un ex-juge d’instruction et un ancien otage

COMPTE-RENDU Nicolas Hénin, ancien journaliste retenu captif en Syrie, et Marc Trévidic, ex-juge d’instruction antiterroriste, ont témoigné ce mardi

Hélène Sergent
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Marc Trévidic a été juge d'instruction au pôle antiterroriste pendant plus d'une dizaine d'années.
Marc Trévidic a été juge d'instruction au pôle antiterroriste pendant plus d'une dizaine d'années. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Alors que le procès des attentats du 13-Novembre s’est ouvert depuis 8 mois, la cour d’assises spécialement composée doit procéder à partir de cette semaine aux dernières auditions de témoins.
  • Ce mardi, Marc Trévidic, ancien juge d’instruction antiterroriste, et Nicolas Hénin, ex-otage de Daesh en Syrie, ont été entendus au procès.
  • Le verdict devrait être rendu à la fin du mois de juin.

A la cour d’assises spécialement composée de Paris,

Tous deux étaient cités comme témoins. Le premier, Marc Trévidic, a passé plus de dix ans dans les arcanes de la justice antiterroriste française. Magistrat instructeur entre 2006 et 2015, il a vu défiler dans son cabinet les « figures » du djihad francophone. Le second, Nicolas Hénin, a arpenté de nombreux terrains de guerre pour divers médias jusqu’à sa prise d’otage, en 2013, par des soldats de Daesh à Raqqa en Syrie.

À l’audience, ce mardi, au procès des attentats du 13-Novembre, leurs récits se sont étrangement fait écho. L’un a livré sans fard les tentatives parfois vaines déployées par la France et l’institution judiciaire pour tenter d’endiguer les effets du « djihad médiatique » sur des « petits jeunes » radicalisés. L’autre a expliqué avec pudeur les effets ravageurs qu’a eu sur sa vie cette idéologie. Deux témoignages riches et éclairants qui ont aussi et surtout permis de démontrer le caractère complexe, voire insaisissable, de ces milliers de Français partis rejoindre l’Etat islamique au tournant des années 2010.

« On a déjà perdu »

Marc Trévidic a quitté l’antiterrorisme il y a plus de six ans. Figure médiatique de la magistrature, le quinquagénaire a décrit avec une franchise désarmante la montée du terrorisme djihadiste en France et l'insuffisance des outils qui étaient à sa disposition pour y faire face. Longtemps confronté aux « vétérans » affiliés à Al-Qaida ou engagés en Bosnie, Marc Trévidic note un « tournant » après les attentats commis par Mohamed Merah en mars 2012 à Toulouse et Montauban. « Plusieurs salafistes sont placés sur écoute à cette époque et leurs réactions sont consternantes. Je ne pensais pas qu’un humain puisse se réjouir qu’un homme tire à bout portant dans la tête d’un enfant de 3 ans », relate le magistrat. Une de ses collègues lui lance alors : « On a déjà perdu. »

Quelques mois plus tard, en 2013, « l’exode » de milliers de Français vers la Syrie plonge les services dans une situation intenable. Faute de moyens humains suffisants, regrette Marc Trévidic, ses équipes se retrouvent « dans l’impossibilité de traiter tous ces départs, on ne contrôlait plus rien », poursuit le magistrat en costume sombre et cravate fleurie. En parallèle, la menace s’accentue : « On était dans l’insécurité totale et la pression commence à monter. » Un sentiment partagé jusque dans les couloirs des services de renseignement. « Pour vous donner une idée de notre état d’esprit, début 2015, un de mes contacts à la DGSI me dit : "Marc, on est ficelé à un poteau et on attend l’exécution" », glisse-t-il à la barre.

« Erreurs » et « regrets »

Reconnaissant ses propres erreurs, l’ancien juge d’instruction estime que la France et les autorités se sont longtemps crues « invulnérables » : « On pensait que l’antiterrorisme suffirait à endiguer un problème qui était en réalité un problème de société : la radicalisation. » Loin d’énoncer une théorie arrêtée sur ce qu’est ou n’est pas ce phénomène, Marc Trévidic s’est efforcé d’expliquer la complexité pour les juges d’appréhender le risque terroriste. « Je vais pas demander à un psychiatre si un individu est radicalisé ou pas. En réalité, j’ai eu en face de moi des gens intelligents ou pas, des gens qui dissimulaient ou pas. Je ne peux pas à rentrer dans leur tête, donc je me suis toujours astreint à jauger le danger potentiel des individus sur la base d’éléments objectifs », développe-t-il.

Mais cette méthode a parfois échoué, a-t-il reconnu. En 2012, Marc Trévidic doit suivre le dossier d’un certain Samy Amimour. Ce n'est pas lui qui procède à son interrogatoire mais il acte en revanche, son placement sous contrôle judiciaire. Un contrôle que le jeune homme, ancien chauffeur de bus à la RATP, ne respectera pas: il s’envolera vers la Syrie. Le soir du 13 novembre 2015, Samy Amimour est de retour à Paris et sèmera la mort au Bataclan avec deux autres djihadistes des commandos. Emu, le magistrat confie : « On pensait qu’on pouvait gérer la situation comme ça, mais c’était une erreur. Après ce qui s’est passé, ce massacre au Bataclan, on ne peut que regretter de ne pas l’avoir mis en prison. »

La dissimulation et l’ambivalence

Quelques heures après le magistrat, Nicolas Hénin, ancien journaliste et ex-otage de Daesh, a lui aussi témoigné à la barre. Resté captif de ses geôliers entre juin 2013 et avril 2014 en Syrie, il a longuement décrit les personnalités de ces Franco-Belges engagés dans le djihad. Parmi eux, Oussama Atar, accusé au procès des attentats du 13-Novembre et considéré comme l’un des commanditaires des attaques. « Ce qui est marquant à son propos, c’était sa volonté de se dissimuler », se souvient Nicolas Hénin. Une dissimulation appelée « taqqya » aussi évoquée par Marc Trévidic : « La taqqya, c’est une technique logique pour vivre dans la société avant de passer à l’action. Devant un juge, j’appelle ça mentir. »

Très présent pendant sa captivité, Najim Laachraoui, considéré comme l'artificier du 13-Novembre, était selon le journaliste « surprenant » et « extrêmement convaincu » : « Il ne nous maltraitait pas, n’a jamais porté la main sur aucun de nous. Il nous donnait même du rab de nourriture (…) Il cherchait à se positionner comme quelqu’un de positif, presque généreux. »

Lui revient alors en mémoire cette scène au cours de laquelle Laachraoui lui a donné une « barre chocolatée » : « C’est la seule fois en dix mois où je mangeais du chocolat. C’est la personnalité complexe de Najim Laachraoui, capable de la pire des violences comme lorsqu’il s’est donné la mort. » Le 22 mars 2016, le terroriste belgo-marocain a déclenché sa ceinture explosive à l’aéroport de Bruxelles-Zaventem. Seize personnes sont mortes dans cet attentat.