Procès des attentats du 13-Novembre : « La culpabilité qu'a exprimée Salah Abdeslam était sincère », estime Arthur Dénouveaux, rescapé du Bataclan

INTERVIEW Selon le président de l'assocation de victimes Life for Paris, les larmes de Salah Abdeslam ce vendredi était sincères. Mais cela ne signifie par pour autant que ce dernier est repenti

Caroline Politi
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Arthur Dénouveaux, président de Life for Paris
Arthur Dénouveaux, président de Life for Paris — Gabrielle CEZARD/SIPA
  • Après avoir fait valoir son droit au silence, Salah Abdeslam a finalement décidé de se saisir de son dernier interrogatoire pour livrer sa vérité sur la nuit du 13-Novembre.
  • A l’en croire, il a refusé de se faire exploser dans un bar du 18e arrondissement par « humanité », après avoir vu des jeunes rigoler et danser.
  • Soulignant de multiples incohérences, le président de Life for Paris estime néanmoins qu’il peut y avoir du vrai dans son récit.

Son audition, mercredi, ne devait durer qu’une partie de l’après-midi et ne porter que sur « l’après » 13-Novembre. Mais Salah Abdeslam, après avoir fait valoir son droit au silence fin mars, a finalement décidé de saisir ce dernier interrogatoire pour livrer sa vérité sur son rôle dans ces attaques terroristes. Ce vendredi, il était interrogé pour le troisième jour consécutif, par ses avocats cette fois-ci. « On ne pourra pas dire que les accusés n’ont pas eu un procès équitable, avec du temps pour s’exprimer », s’est félicité auprès de 20 Minutes Arthur Dénouveaux, rescapé du Bataclan et président de l’association de victimes Life for Paris. Interview.

Le fait que Salah Abdeslam se soit finalement décidé à parler, à livrer sa vérité, est-ce un soulagement pour vous ?

Il y avait évidemment une attente. Déjà, lors du dernier interrogatoire, lorsque l’avocate Claire Josserand-Schmidt est parvenue à le faire parler alors qu’il était resté silencieux toute l’après-midi, cela a été, pour beaucoup d’entre nous, un soulagement. D’une manière générale, nous sommes à l’affût de tout ce qui nous permettrait de comprendre ce qui a pu se passer ce soir-là, comment on en arrivé là. A ce titre, les interrogatoires de Salah Abdeslam, qui était dans les commandos, mais également de Mohamed Abrini, qui est allé jusqu’à Paris, sont particulièrement suivis parce qu’on sait qu’ils détiennent un certain nombre d’éléments.

Justement, croyez-vous à sa version des faits – en l’occurrence, qu’il a renoncé à actionner sa ceinture dans un café du 18e arrondissement de Paris ?

C’est très dur de se faire une opinion. Je n’écarte pas le fait qu’il puisse y avoir une part de vrai dans ce que nous a dit Salah Abdeslam ces derniers jours. Si on essaye de se mettre à sa place – je sais que cela peut paraître bizarre – on peut comprendre que lorsqu’on a une ceinture explosive sur soi, on renonce au dernier moment, sans vraiment savoir pourquoi. Et même si la ceinture était défectueuse, comme l’ont montré les expertises, elle aurait pu être déclenchée autrement [grâce à un briquet]. Or il ne l’a pas fait. Donc forcément, il y a une part de renoncement. Après, il y a de multiples incohérences dans son discours. Le fait qu’il ait une double mission [conduire trois des terroristes au Stade de France puis aller commettre une attaque suicide] ou qu’il soit incapable de livrer le moindre détail sur le bar du 18e dans lequel il devait se faire exploser, par exemple.

Le fait qu’il affirme avoir renoncé à se faire exploser, change-t-il le regard que vous portez sur lui ? Est-ce que cela le rend plus humain ?

Plus humain, non, puisque je l’ai toujours considéré – lui et les autres accusés d’ailleurs – ainsi. Et quand on passe du temps au procès, il n’y a pas de doute, ils ont des comportements humains, ils ont peur avant leurs interrogatoires, ils s’agacent, ils discutent même. En revanche, ce renoncement, s’il est vrai, le fait rentrer dans la civilisation, cela voudrait dire qu’il appartient à la société. A long terme, au moment où se posera la question de sa libération conditionnelle, cela pourrait avoir un impact.

De ces nouveaux éléments n’émerge aucune certitude. Est-ce dur à vivre ?

Ce flou entretient un certain nombre de questions. On sait qu’il y a des choses vraies et d’autres fausses, ce n’est pas toujours simple de les démêler. Dès qu’un accusé dit quelque chose de nouveau, cela ouvre des portes. On est dans une forme de paradoxe : lorsqu’ils gardent le silence, c’est difficile à vivre car on attend des réponses, mais lorsqu’ils parlent, cela ne résout finalement rien. Parce que même dans l’hypothèse où ils apporteraient toutes les réponses, qu’ils s’expliqueraient, cela ne soulagerait pas la douleur, n’apaiserait pas les peurs. Cela n’enlève rien à ce qu’on a vécu. Ce n’est d’ailleurs pas le but d’un procès pénal, et il faut bien le garder en tête. Les accusés ne sont pas là pour nous apporter des réponses ou nous aider à nous reconstruire. On a fait un gros travail de préparation sur cela auprès de nos adhérents, cela doit être beaucoup plus difficile pour les parties civiles qui ne sont pas accompagnées.

Mercredi, lors de son interrogatoire, Salah Abdeslam a indiqué avoir renoncé à se faire exploser « par humanité ». Jeudi, en réponse à certains avocats des parties civiles, il a déclaré que les victimes sont « ressorties plus fortes » de ces épreuves, il leur a demandé de ne pas laisser « la rancœur » les « dévorer ». Plusieurs parties civiles ont quitté la salle à ce moment-là. Comment l’avez-vous vécu ?

Quand il dit « j’ai renoncé par humanité », je peux l’entendre, parce qu’il parle de lui. Ce qui est plus dur, c’est quand il parle de nous, victimes. Quand il dit, "ne soyez pas dans la rancœur", qu’on en est ressortisplus forts, ce n’est pas possible. D’abord, ce n’est pas forcément vrai – ne serait-ce que pour toutes les personnes endeuillées – mais, en plus, ce n’est pas à lui de le dire.

Ce vendredi, Salah Abdeslam a fini en larmes, demandant pardon au victimes. Comment avez vous vécu ce moment ?

Je pense que la culpabilité qu’il a exprimée était sincère et qu’il comprend qu’il a un chemin à parcourir pour se faire pardonner. Pour autant, je crois qu’il se trompe : c’est son pardon qu’il doit trouver, se pardonner ce qu’il a fait. En revanche, je ne pense pas qu’il soit repenti quant à son idéologie. Quand il a été interrogé sur l’attaque du Bataclan, il a, par exemple, refusé de se prononcer. On ne doute pas de sa radicalisation. C’est peut-être plus simple, cela permet probablement d’éviter de se poser une multitude de questions.