Procès du 13-Novembre : Pour son ultime interrogatoire, Salah Abdeslam livre « sa vérité » sur la soirée des attentats

COMPTE-RENDU Après avoir gardé le silence lors de son dernier interrogatoire, Salah Abdeslam est longuement revenu sur la nuit des attentats, affirmant avoir renoncé en voyant les gens dans le bar

Caroline Politi et Hélène Sergent
— 
Salah Abdeslam est auditionné ce mercredi sur son retour en Belgique après les attentats de Paris.
Salah Abdeslam est auditionné ce mercredi sur son retour en Belgique après les attentats de Paris. — BENOIT PEYRUCQ / AFP
  • Alors que le procès des attentats du 13-Novembre s’est ouvert il y a près de sept mois, la cour d’assises spécialement composée se penche cette semaine sur la fuite de Salah Abdeslam et sa vie dans les planques jusqu’à son arrestation le 18 mars 2016.
  • Lors de son dernier interrogatoire, le seul membre encore vivant des commandos avait décidé de garder le silence. Il avait néanmoins affirmé qu’il avait renoncé à se faire exploser. L’analyse de sa ceinture montre toutefois que celle-ci était défaillante.
  • Ce mercredi, l’accusé a accepté de répondre à toutes les questions de la cour. Une attitude à rebours de ses comportements passés pendant le procès.

A la cour d’assises spécialement composée à Paris,

« Je stationne la voiture, je rentre dans le café, je m’installe, je commande une boisson, je vois les gens qui rigolent, qui dansent. Je réfléchis, je comprends que je ne vais pas le faire, je reprends la voiture, je roule. » Après avoir fait usage de son droit au silence lors de son précédent interrogatoire, Salah Abdeslam a accepté de livrer « sa vérité » sur la nuit du 13-Novembre 2015, réaffirmant avoir renoncé à se faire exploser ce soir-là. Et qu’importe si la cour d’assises spécialement composée avait initialement prévu de l’interroger sur « l’après », notamment sur sa vie passée dans des planques bruxelloises, jusqu’à son interpellation le 18 mars 2016. 

Ce mercredi, les magistrats ont donc remonté le fil du calendrier. Le dernier membre encore vivant des commandos ne s’en cache pas, il projetait, dès l’été 2015, de partir en Syrie, imitant ainsi son frère aîné, Brahim. Mais ce dernier, de retour en Belgique, l’en dissuade. « Il va m’expliquer que c’est risqué de partir, que les combats là-bas font rage et il va me demander de l’aider à travailler », précise le trentenaire, cheveux gominés et barbe épaisse, vêtu d’une marinière. Ce « travail » prend la forme de convoyages de plusieurs membres de la cellule – il reconnaît deux des cinq voyages qui lui sont reprochés – de locations de voitures et de planques. Pourtant, jure-t-il, deux jours avant les attaques de Paris, il ignorait encore tout de celles-ci.

« J’ai renoncé par humanité »

C'est le 11 novembre 2015, alors qu’il rentre de France avec son son frère aîné, que « tout change ». Brahim lui confie qu’Abdelhamid Abaaoud, son ami d’enfance et l’un des djihadistes les plus recherchés d’Europe, est en Belgique et souhaite le voir. Salah Abdeslam s’exécute et retrouve le coordinateur de la cellule : « Il me raconte le projet de faire des attaques en France. Il ne me donne pas les cibles mais me dit simplement que je devrais porter une ceinture explosive. » D’une voix calme, le ton posé, celui qui s’est parfois illustré par ses provocations et ses outrances, confie son « choc » et son sentiment d’être dans une « impasse ». Son nom a été utilisé pour de nombreuses tâches liées à l’organisation de ces crimes, il est donc impliqué. Impossible pour lui désormais de partir en Syrie. « Il va me convaincre et je vais y aller. »

A l’en croire, il n’a appris que dans la nuit lors de son retour vers Bruxelles, l’ampleur des attentats. Lui, affirme-t-il, n’était au courant que de « sa mission ». En l’occurrence, déposer trois des terroristes au Stade de France puis poursuivre sa route jusqu’à son « objectif », un café dans le 18e arrondissement de la capitale. L’endroit, se souvient-il, situé à l'angle d'une rue, n’est « pas très grand » mais bondé. Equipé de son gilet explosif, il entre et commande une boisson : « Je vais regarder les gens autour de moi, je vais me dire, non, je ne vais pas le faire. » Et de lâcher : « J’ai renoncé par humanité, pas par peur. » Jamais, assure-t-il, il n’avait entendu parler du Bataclan. Même son frère, Brahim, membre du commando des terrasses qui s’est ensuite fait exploser au Comptoir Voltaire, ne lui a pas confié ses projets. « Je sais juste qu’il va tirer, qu’il va se faire exploser, mais je ne sais pas où. »

Un « mensonge » dont il n’a pas su « se défaire »

La suite du parcours de Salah Abdeslam est plus « confuse », selon ses propres mots. Après avoir abandonné son véhicule tombé en panne, il achète un téléphone portable et compose l’un des rares numéros qu’il connaît par cœur : celui de son ami Mohamed Amri. Il le somme de le ramener en Belgique, se montre même « autoritaire » lorsque celui-ci décline, avant de se raviser quelques heures plus tard. En l’attendant, Abdeslam erre une partie de la nuit, descend en taxi jusqu’à Montrouge où il explique avoir abandonné sa ceinture dans un endroit « discret » après avoir retiré le déclencheur et la pile. « Je vais la cacher du mieux que je peux », insiste-t-il. Puis, il s’achète un « Quick » même s’il n’a « pas faim » et passe la soirée avec des jeunes de Châtillon avant d'être rapatrié, en pleine nuit, vers Bruxelles.

Sa version des faits est néanmoins fragilisée par de nombreuses expertises et témoignages, recueillis lors de l’enquête. Si le bouton-poussoir de la ceinture a effectivement disparu, les analyses ont permis de démontrer que même sans cela, le gilet était inopérant, l’inflammateur étant sectionné. Pourquoi a-t-il également raconté aux autres membres de la cellule ou à ses proches qu’il avait échoué dans sa mission car sa ceinture n’avait pas fonctionné ? « Je peux pas leur dire que j’ai renoncé, j’ose pas, j’ai un peu honte, assure-t-il. C’est un mensonge que j’ai donné au départ et dont je n’ai pas réussi à me défaire. » Quid également de sa lettre d’allégeance retrouvée dans une des planques ? Là encore, il admet l’avoir écrite tout en assurant qu’il était pris dans cette même spirale du mensonge.

Son ami et co-accusé, Mohamed Abrini, qui n’a eu de cesse de le dédouaner lors de ses interrogatoires, se souvient avoir vu arriver le 14 novembre dans la planque dans laquelle lui-même se terre un homme « épuisé », le « teint presque blanc ». A peine passé le pas de la porte, Salah Abdeslam se serait fait « engueulé » par l’un des cerveaux des attaques. « Il lui a dit pourquoi t’as pas pris de briquet ou une clope pour te faire exploser ? », se remémore le Belge. Interrogé sur cette scène, Abdeslam tempère, explique qu’il s’est surtout vu reprocher le danger qu’il faisait courir aux autres membres de la cellule en venant se cacher là. Qu’a-t-il fait pendant cinq mois ? Projetait-il de participer à la suite des opérations ? Lui assure que non, jure qu’il avait toujours en tête de partir en Syrie, qu’il ignorait la nature des attaques en préparation, qu’il n’a jamais vu d’explosifs. Pourtant, quatre jours après son interpellation, le 18 mars 2016, ses camarades de planques passeront à l’acte à Bruxelles. Bilan: 32 morts et 340 blessés.