Procès du 13-Novembre : « À aucun moment on a fait le lien entre Salah et les attentats », assurent les accusés qui ont exfiltré Abdeslam

COMPTE-RENDU Poursuivis pour avoir ramené Salah Abdeslam à Bruxelles la nuit du 13 novembre 2015, Mohamed Amri et Hamza Attou ont assuré que leur ami leur avait « menti » et les avait « manipulés »

Hélène Sergent
Mohamed Amri comparait au procès du 13 novembre 2015 pour avoir ramené Salah Abdeslam en Belgique après les attentats.
Mohamed Amri comparait au procès du 13 novembre 2015 pour avoir ramené Salah Abdeslam en Belgique après les attentats. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Le procès des attentats du 13 novembre 2015 s’est ouvert à Paris il y a plus de six mois désormais et doit se terminer en juin.
  • Cette semaine, les accusés doivent tous être entendus pour leurs derniers interrogatoires respectifs.
  • Ce mardi, deux amis de Salah Abdeslam, venus le récupérer à Paris le soir des attentats pour le ramener en Belgique, ont ouvert le bal.

A la cour d’assises spéciale de Paris,

Près de sept ans après le 13 novembre 2015, Mohamed Amri s’interroge encore : « Je me demande pourquoi il m’a appelé, moi ? » Ex-fumeur de shit au débit ralenti, cet ancien employé du Samu social à Molenbeek et amateur de voitures n’était pas le meilleur ami de Salah Abdeslam. Proche toutefois de son frère aîné, Brahim, mort dans l’attaque du comptoir Voltaire (11e), Mohamed Amri est le seul cette nuit-là à avoir répondu à l’appel à l’aide de l’unique survivant des commandos.

Après avoir déposé les terroristes devant l’enceinte du Stade de France puis avoir erré aux abords du 18e arrondissement, Salah Abdeslam est aux abois et cherche désespérément un moyen de regagner la Belgique. À 22h31, il compose le numéro d’Amri. Le début du « cauchemar » pour cet accusé de 33 ans qui comparait pour avoir ramené Abdeslam et ainsi rendu possible sa cavale qui durera de longs mois.

Les pleurs de Salah Abdeslam

Ce 13 novembre 2015 pourtant, Mohamed Amri est un homme « heureux ». « J’avais reçu un appel du Samu pour reprendre le travail. J’étais tellement content », glisse-t-il à la cour. Son service a démarré depuis plusieurs heures quand à 22h31, un numéro français s’affiche sur son téléphone. « Cet appel-là, c’est mon cauchemar qui commence mais je ne le savais pas encore », poursuit Amri, chemise blanche et voix monocorde. À l’autre bout du fil, Salah Abdeslam pleure, lui explique qu’il vient de se « crasher » en voiture, qu’il se trouve en France, « qu’il est dans la merde » et qu’il a besoin d’être ramené en Belgique. « Je ne l’avais jamais vu pleurer moi. Je me suis dit que son accident avait dû se terminer en bagarre, qu’il s’était fait tabasser et qu’il avait honte », analyse Mohamed Amri.

À cette heure-là, il l’assure, il ne savait rien des attentats commis de l’autre côté de la frontière. C’est plus tard, dans les bureaux du Samu, qu’il découvre les premières images des attaques. À 23h11, son épouse l’informe également que des fusillades ont eu lieu dans la capitale française. En poste jusqu’à 2h du matin, Amri tente de trouver une solution pour aider Abdeslam : « Il m’a rappelé, il a insisté et m’a demandé si y’avait quelqu’un d’autre pour venir me chercher. » C’est là qu’intervient le second accusé, Hamza Attou, dealer de 21 ans, interrogé lui aussi pour la dernière fois ce mardi par la cour d’assises spécialement composée. Là encore, mauvaise pioche pour Abdeslam : « J’avais pas de voiture et pas le permis », explique Attou à la barre.

Le « choc » et « la peur »

Jusqu’à la fin du service d’Amri, le jeune dealer Molenbeekois échange à de nombreuses reprises avec Abdeslam. Faute d’autres solutions ont expliqué les deux accusés, le duo prend finalement la route à bord de la Golf d’Amri en direction de la France pour récupérer l’unique survivant des commandos. Sur la route, les deux hommes enchaînent les joints, musique à fond : « C’était un voyage banal », assure Hamza Attou qui apprend, au détour d’un arrêt sur une station essence, que des attaques ont eu lieu en France le soir même. « À aucun moment, en partant de Bruxelles, on a fait le lien entre Salah et les attentats, jure Mohamed Amri, si on y était allé en sachant ça, c’est comme prendre un billet aller pour la prison. »

Ce lien, disent-ils, s’est imposé brutalement à eux à leur arrivée en France, en banlieue sud de Paris, à Châtillon. C’est ici qu’ils retrouvent Abdeslam. « Quand il arrive dans la voiture, c’est à ce moment qu’il nous dit qu’il a menti, qu’il n’y avait pas de crash, pas de voiture et qu’il nous a fait venir pour le ramener vers Bruxelles (…). Il nous dit qu’il fait partie des dix personnes qui ont commis les attentats, que son frère est mort, qu’il voulait se faire sauter lui aussi mais que ça n’a pas fonctionné », lâche l’ancien salarié du Samu.

Si leurs récits ont varié à plusieurs reprises pendant l’enquête, Attou comme Amri décrivent un Salah Abdeslam « stressé, énervé, agité » : « Il n’était pas lui-même. Il respirait fort, il était en sueur, un peu agressif », insiste Hamza Attour à la barre. Tous deux évoquent le même « choc », la « peur », la « tétanie » provoqués par le récit de leur copain de quartier. « Peur de quoi ? », demande alors le président, Jean-Louis Périès. Amri répond : « Mais de tout ! Dans ma tête à ce moment-là, il faut que je rentre chez moi et que je m’éloigne de lui. »

« J’avais pas le courage »

Le trio prend alors la route en sens inverse, direction Bruxelles. Sur le trajet, le véhicule est contrôlé à trois reprises par les gendarmes, mais l’identité d’Abdeslam n’a pas encore été diffusée. Ils repartent libres, à chaque fois. « J’aurais préféré me faire arrêter », lance alors Attou à la cour, visiblement circonspecte. Pourquoi ne pas avoir alerté les forces de l’ordre quand il en avait l’occasion ? « J’avais pas le courage, j’avais peur de mourir, j’étais pas préparé à ça, j’avais 21 ans », se justifie le jeune dealer. Après une nuit passée sur la route, Abdeslam exige d’être déposé à Laeken. Amri s’exécute, laisse sa voiture à Attou et rentre chez lui sans demander son reste.

Son acolyte, lui, reste avec le survivant des commandos, l’accompagne s’acheter de nouveaux vêtements et lui paye le coiffeur. Une attitude interrogée par l’accusation et les parties civiles. « Il ne m’a pas menacé mais le climat était menaçant. Je ne voulais pas le froisser, l’énerver. Ce qu’il me demandait, je le faisais. J’aurais jamais pris l’initiative de partir tout seul », rétorque Attou.

Installé à quelques mètres à peine d’Abdeslam dans le box, Mohamed Amri a fait part de son ressentiment à l’égard de son coaccusé : « Je lui en veux aujourd’hui. Il a volé plus de 6 ans de ma vie. Je me suis senti manipulé, il m’a menti. » Mercredi, Salah Abdeslam aura l’occasion de lui répondre lors de son ultime interrogatoire dans ce procès. Sauf s’il décide, une nouvelle fois, de garder le silence.