Marseille : Le docteur Guedj « m’a dit qu’il fallait m’enlever toutes mes dents, et que j’aurai un beau sourire », témoignage la première plaignante

PROCES Pour cette seconde de semaine de procès des dentistes Guedj, accusés de mutilations et escroqueries, le tribunal de Marseille a entendu les premières parties civiles, nombreuses dans ce dossier

Alexandre Vella
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Le banc des parties civiles, à l'ouverture du procès des dentistes Guedg, à Marseille
Le banc des parties civiles, à l'ouverture du procès des dentistes Guedg, à Marseille — Nicolas TUCAT / AFP
  • Le tribunal de Marseille a entendu ce lundi matin les premiers témoignages de plaignants contre les dentistes Guedj.
  • Ils ont pu décrire leur calvaire et les conséquences de ces actes sur leur vie sociale et sentimentale.
  • La présidente du tribunal à chercher à comprendre, entre autres, comment les gens n’ont pas pu se rendre compte de ce qu’il leur arrivait.

Parmi les 322 parties civiles constituées contre les docteurs Guedj père et fils, certains attendaient ce moment depuis quinze ans. Celui où, face au tribunal de Marseille et à leurs bourreaux, ils expliqueront à quel point leur vie a changé depuis le jour où ils sont passés sur le fauteuil des dentistes. « Il m’a pris mes plus belles années, de 18 à 34 ans », entame cette jeune femme, première à venir témoigner et qui requiert l’anonymat de la presse. « Il m’a gâché ma jeunesse, mon présent et mon futur », abonde-t-elle, solide à la barre, tout de noir vêtue, hoodie et veste en cuir.

« Houla, tu as les dents fragiles […] Papa, regarde la radio ? Houla, oui »

Tout a commencé pour elle avec une simple consultation, orientée par les conseils d’une amie. « J’avais des problèmes d’émail, par manque de produits laitiers. La première fois que je suis allée le voir, c’était en 2006, j’avais 18 ans », rembobine-t-elle. « Et j’ai été soignée, si on peut dire ainsi, par Lionel Guedj, et parfois son papa [Carnot]. M. Guedj m’a dit qu’il fallait m’enlever toutes mes dents, et que j’aurai un beau sourire ». Des rires jaunes s’étouffent du fond de la salle où sont présentes une cinquantaine de parties civiles. « Ne les prenez pas pour vous », s’enquiert tout en bienveillance pour les victimes la présidente du tribunal, Céline Ballerini. Car ces réactions sont celles de « gens qui ont vécu la même chose que vous ». Et la jeune femme de poursuivre sa description. « J’ai eu 24 dents limées, 24 dents mortifiées et 24 coiffes mises en place ». Des « travaux », pour ne pas employer le mot soin qu’elle juge inappropriée, répartis sur deux à trois mois.

Et les conséquences de ces actes sont lourds, et difficiles à entendre. « J’ai eu des abcès, des infections, un kyste. La nourriture rentrait en dessous [des dents], parfois mes dents tombaient, ça m’est arrivé au restaurant, je ne savais plus où me mettre, je les ai avalées plusieurs fois », énumère-t-elle, soulevant de nouveaux rires étouffés et complices. Elle s’est fait refaire les dents trois fois ensuite. Et si les opérations « de sauvetages » atténuent un peu la douleur et résorbe le nid infectieux, les douleurs restent permanentes. Elle explique, face aux prévenus impassibles, vivre sous antibiotiques depuis.

Une deuxième, puis une troisième personne succèdent devant le tribunal à celle « qui a eu cette douloureuse fonction d’avoir commencé le témoignage des plaignants », souligne Céline Ballerini. Toutes décrivent les mêmes poses de prothèses, la même garantie d’avoir un beau sourire après des soins qui, avec le recul, ne leur semblent pas justifiés, mais pour lesquels les dentistes paraissent avoir forcé la main et usé d’une double autorité, blouse blanche et cabinet impressionnant.

Lionel claque la bise et donne dans le « tu » facilement

« J’étais venu pour une carie », commence son récit cet homme à la carrure d’un troisième ligne. On lui fait passer une radio. « Houla, tu as les dents fragiles, il va falloir les renforcer et tu auras un plus beau sourire », lui promet Lionel Guedj qui consulte son père : « Papa, regarde la radio ? Houla, oui ». À la présidente qui s’interroge comment les gens n’ont pas pu se rendre compte de ce qu’il leur arrivait, les plaignants décrivent un homme avenant. « Il avait la tchatche, du beau matériel, c’est comme ça qu’il m’a mis en confiance », a expliqué la première venue témoigner. Disponible pour ses clients malgré l’affluence, Lionel claque la bise et donne dans le « tu » facilement. « Tu sors les dents blanches, il a des machines dernier cri, ça brille, je ne me suis pas posé de question », ajoute le second. Même lorsque vient l’heure de la douloureuse, jamais évoquée avant les « soins », le dentiste Guedj se veut arrangeant, laisse du temps, donne des étalements de paiements et divise volontiers les prix pourvu que ce soit en cash, racontent les témoins.

« Des années d’études pour en arriver là. C’est un voleur, c’est un escroc. Moi, si je suis dentiste, ma vie professionnelle elle est faite. À croire qu’il a fait ces études pour ça. S’il n’avait pas été dentiste, j’aurais pu le comprendre. Faux dentiste et vrai escroc, d’accord. Mais il avait gagné déjà, il était dentiste. Là, il a abusé clairement », conclut son intervention le second témoin qui, comme nombre des victimes, vient des quartiers déshérités du nord de Marseille.

La liste des problèmes successifs aux travaux se confond entre les victimes. Difficultés d’alimentation où aucun aliment un peu dur ou croustillant n’est supporté, postillons, mauvaise haleine, douleur, et des conséquences sur la vie sociale et sentimentale. « S’il y avait un petit trou, je me cacherai dedans », conclut la plaignante venue ouvrir ce bal de témoignage prévu pour durer jusqu’à la fin du mois. Timidement, le conseil de Lionel Guedj a tenté de défendre son client, demandant à l’une des plaignantes, si elle avait été prête, à l’époque, à accepter le port d’un dentier, en alternative aux soins prodigués. « On ne me l’a même pas demandé », a-t-elle balayé. Ce lundi, l’heure n’était pas à la défense.