Marseille : Le « système » du dentiste Lionel Guedj a conduit ses patients à « vivre avec une bouche détruite »

PROCES Le troisième jour du procès du dr Guedj a permis de mettre en lumière le système mis en place par le dentiste millionnaire pour faire du profit, au détriment de la santé de ses patients

Mathilde Ceilles
Un plaignant, victime du Dr Guedj, lit le journal lors de l'ouverture du procès du dentiste
Un plaignant, victime du Dr Guedj, lit le journal lors de l'ouverture du procès du dentiste — Nicolas TUCAT / AFP
  • Lors d’un long exposé, en ce troisième jour de procès du Dr Lionel Guedj, une cadre de la Sécurité sociale a détaillé le « système » comme elle dit qu’a mis en place le dentiste pour optimiser son chiffre d’affaires.
  • Ce système consistait à multiplier les patients et poser beaucoup de prothèses, plus rémunératrices.
  • Et ce, au détriment de la santé des patients, car les risques d’infections sont nombreux.

Voilà plusieurs heures que Sophie R. détaille en ce mercredi matin, avec une précision chirurgicale, les résultats de l’enquête que la Sécurité sociale, dont elle a un temps dirigé le service contentieux dans les Bouches-du-Rhône, a mené sur les activités de Lionel Guedj, dentiste des quartiers Nord de Marseille accusé de mutilation dentaire sur 322 patients constitués partie civile. Voilà de longues minutes que l’avocat de la défense la cuisine habilement, oscillant entre questions rhétoriques et louvoiements. Mais soudain, à la surprise générale, la médecin éclate en sanglots.

« Vous savez ce matin, quand je suis arrivée devant vous, Madame la présidente, j’ai prêté serment, et ça m’a rappelé un autre serment que j’ai prêté il y a très longtemps, souffle-t-elle, émue. Dans ce dossier, ce qui a vraiment été déterminant pour nous, c’est qu’on a pu observer que des patients jeunes se sont retrouvés avec des dents dévitalisées à grande échelle, et que toute leur vie, ils vont vivre avec une bouche détruite. Si aujourd’hui, je me suis fait un devoir de venir témoigner, c’est avant tout parce que j’ai pensé à ces patients. » Derrière elles, des plaignants fondent à leur tour en larmes.

Poser un grand nombre de prothèses

Pendant des années, la Sécurité sociale a tenté de disséquer ce que Sophie R. qualifie à la barre de « système » mis en place par le dentiste dès l’ouverture de son cabinet dans le 15e arrondissement. « En fait, le Dr Guedj pratiquait de très nombreuses dévitalisations de dents qui initialement n’étaient pas malades dans le but de poser un grand nombre de prothèses, lance Sophie R. Ces prothèses n’avaient pas de tarif limitatif, ce qui permet aux praticiens de facturer des honoraires élevés, et ce qui explique en grande partie le chiffre d’affaires du Dr Guedj. »

Avec un montant d’honoraires 14 fois supérieur à la moyenne, Lionel Guedj enregistrait en effet un chiffre d’affaires supérieur à trois millions d’euros, faisant de lui le dentiste le plus riche de France à l’époque. L’enquêtrice de la Sécurité sociale, aujourd’hui décédée, a même déclaré aux policiers, comme l’a rappelé la présidente du tribunal : « On peut définir le travail de Monsieur Guedj comme non minutieux et rapide. Son but est uniquement dans le gain. »

Jusqu’à 180 actes par jour

Pour cela, le Dr Guedj multipliait les patients, et donc les poses de prothèse, à un rythme effréné, au point d’attirer l’attention de la Sécurité sociale. « Le nombre de patients par jour nous paraissait totalement irréaliste », lance Sophie R. Selon le relevé de la Sécu, en 2009 le docteur Guedj facturait majoritairement entre 50 et 90 actes journaliers, en montant parfois jusqu’à 180 actes par jour. « Avant cette enquête-là, je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi massif, s’étonne Sophie R. C’est vraiment quelque chose d’inhabituel ».

En se fondant sur la nomenclature déterminée par des sociétés savantes spécialisées dans l’art dentaire, la Sécurité sociale a tenté de déterminer le temps nécessaire pour réaliser tous ces actes, en prenant la fourchette de temps la plus basse. Or, d’après ces calculs, s’il respectait le temps nécessaire pour chaque acte tel que défini dans la classification des actes médicaux, « la durée travail moyenne de Lionel Guedj était de 41 heures par jour en 2009 et 52 heures en 2010, tance Sophie R. On arrive à des niveaux qui laissent penser que les actes n’ont pas été faits ou ont été mal faits. »

Risques de complications accrues

Et d’accuser : « Dans ce dossier, ce qui interpelle étant donné le volume d’actes, c’est la prise de risque. On a beau avoir le matériel, quand on enchaîne ce nombre de patients pour une durée aussi longue, je doute qu’on puisse garantir pour chacun de ces actes de pouvoir les exécuter avec la rigueur nécessaire. » Or, comme le déplore Sophie R., « lorsque les actes ne sont pas réalisés dans les règles de l’art, il y a un risque de complications accrues, comme des kystes ou la perte de dents. » Des pathologies présentées par la majorité des 322 parties civiles de ce procès-fleuve.

« Personnellement, sans langue de bois, oui, pour moi, le Dr Guedj a falsifié et a mutilé », accuse d’ailleurs à la barre un peu plus tard l’ancienne assistante dentaire du médecin, provoquant une salve d’applaudissements sur le banc des parties civiles.

« Est-ce que vous n’avez pas rogné certaines étapes pour aller plus vite ? », suggère Me Kamel Touhlali, avocat de plusieurs parties civiles, au dentiste. « Rogner sur des étapes, on l’a jamais fait, clame le Dr Guedj. Des erreurs médicales, j’en ai fait, sinon il n’y aurait pas 300 personnes derrière moi en train de venir se plaindre… » « Mais 300 erreurs médicales, c’est possible ? », s’étonne Me Touhlali. Sans hésiter, le Dr Guedj rétorque : « Quand on voit le nombre de patients que j’avais, on peut se dire qu’il y avait énormément de patients heureux. »