Attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray : « Si tu bouges, il va te terminer ! » Le récit poignant de Guy Coponet, survivant de l’attaque

COMPTE-RENDU Quelques minutes après l’assassinat du père Hamel, Guy Coponet, 92 ans, a été poignardé à quatre reprises dans l’église Saint-Etienne-du-Rouvray. Il témoignait ce jeudi devant la cour d'assises spécialement composée

Caroline Politi
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Guy Coponet à son arrivée au procès de l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, ce jeudi.
Guy Coponet à son arrivée au procès de l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, ce jeudi. — AFP
  • Le procès de l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray s’est ouvert lundi devant la cour d’assises spécialement composée. Trois hommes sont jugés pour « association de malfaiteurs terroriste ».
  • Guy Coponet, 92 ans, très grièvement blessé lors de l’attaque, est venu témoigner ce jeudi matin. Il est le seul témoin de l’attaque que la cour entendra.
  • Selon le médecin légiste, sa blessure, une plaie de 21 cm au niveau de la gorge, était compatible avec une tentative d’égorgement.

A la cour d’assises spécialement composée, à Paris,

Il raconte cette journée du 26 juillet 2016 comme si elle avait eu lieu la veille, retranscrit les dialogues, mime même certains échanges. Guy Coponet a beau être âgé de 92 ans, avoir été poignardé à quatre reprises – dont l’une s’apparente à une tentative d’égorgement –, c’est un récit d’une rare précision qu’il a livré ce jeudi matin devant la cour d’assises spécialement composée en charge de juger  l’attentat de  Saint-Etienne-du-Rouvray qui a conduit à l’assassinat du  père Hamel. « Cette matinée, c’est bien frais dans ma mémoire », insiste le retraité, frêle silhouette, cheveux blancs en bataille et pull gris, en s’asseyant sur la chaise installée pour lui à la barre.

« Ce matin-là, tout était comme d’habitude. » A la différence notable qu’en raison des vacances, la messe était moins fréquentée que d’ordinaire. Seules trois religieuses, son épouse, Jeanine, et lui-même sont présents autour du père Jacques Hamel, ce matin-là. L’ambiance est détendue. Le prêtre s’apprête à partir en congés. Guy Coponet, lui, fête ce jour-là ses 87 ans. « En cours de route, on a entendu frapper à la porte », se remémore-t-il. Une des sœurs se lève : un homme souhaite parler au prêtre. Elle lui dit de repasser à la fin de l’office et ce dernier fait demi-tour. Mais alors que la messe est sur le point de s’achever, la porte se rouvre violemment. Cette fois, ils sont deux, Abdel-Malik Petitjean et Adel Kermiche, tous deux âgés de 19 ans. « Ils nous ont pris en otage », précise Guy Coponet.

« On met les habits du rôle que l’on tient »

S’il ne se rappelle plus précisément de leurs visages, il se souvient de chaque faits et gestes. A peine arrivé, l’un des deux assaillants enfile une veste militaire, puis tous deux se confectionnent de fausses ceintures explosives sous le regard médusé des six otages. « Comme dans une pièce de théâtre, on met les habits du rôle que l’on tient. Pour moi, ils s’étaient déguisés. » Une fois la tâche achevée, les terroristes se dirigent vers Guy Coponet, lui glissent entre les mains une caméra. « Ils m’ont monté sur l’estrade où se trouve l’autel, ils m’ont fait filmer. » Le père Hamel, lui, est toujours sur son banc, « en train de méditer ». « Ils ont commencé à le mettre à genoux. Les couteaux… C’est maintenant que ça revient… » Sa voix s’étrangle. A moins d’un mètre de lui, Roseline Hamel, la sœur de l’homme d’Eglise, s’effondre silencieusement sur son pupitre.

Guy Coponet reprend le fil de son récit. « Ils l’ont traîné, il ne tenait plus debout, le pauvre homme, tellement ils l’ont massacré. Il s’est défendu comme il a pu, il repoussait de ses pieds le "meneur". Pendant que l’autre s’approchait, il a dit, "Satan va-t-en !" » Il le répétera une seconde fois, de manière « plus autoritaire ». Mais les coups de couteau pleuvent. « Il n’a plus bougé ce pauvre frère, c’était fini pour lui », souffle le nonagénaire, comparant la souffrance endurée par le prêtre à celle du Christ le Vendredi Saint. A peine l’assassinat perpétré, l’un des deux terroristes se tourne vers Guy Coponet. « Il m’a dit : "C’est à toi maintenant." »

« Tu vas tuer ton grand-père »

A la barre, l’homme se remémore le dialogue de sourds qui a suivi. « J’ai dit : "Qu’est-ce que tu vas faire ? Une personne âgée comme moi…" » L’une des trois religieuses présentes abonde : « Tu vas tuer ton grand-père ! » Des mots qui ne parviendront pas à atteindre la détermination des terroristes. Reprenant à peine son souffle, Guy Coponet raconte les coups de couteau. Le dos d’abord, puis le bras et « ça s’est terminé dans la gorge ». Entendu mercredi, le médecin légiste a décrit une plaie de 21 centimètres, compatible avec une tentative d’égorgement. « Ensuite, il m’a balancé dans les marches. J’ai serré, serré. Je me suis dit, surtout ne bouge pas parce que si tu bouges, il va te terminer ! »

Pendant près d’une heure, Guy Coponet fera le mort, sous les yeux de son épouse, décédée des suites d'une longue maladie en avril 2021. S’il reconnaît avoir perdu la notion du temps pendant ce laps de temps, il se souvient des déambulations des terroristes dans l’église, qui cassent tout, qui s’inquiètent de l’arrivée tardive des policiers. « Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? » Ces derniers, prévenus très tardivement, grâce à une sœur parvenue à fuir la prise d’otage, arrivent environ une heure après le début de l’attaque. « Ça a été long… Il s’en suffisait de peu pour que tout ça… », s’interrompt Guy Coponet, évoquant le sang qu’il perd abondamment.

« Des fois, les nuits, c’est un peu pénible »

« Il était vraiment temps que j’entende le porte sur le côté de l’église pour qu’on vienne me chercher. Je finissais ma prière à Marie… », se rappelle-t-il avant de la réciter devant une salle d’audience suspendue à ses mots. « "A l’heure de notre mort…" C’est là, que j’ai entendu la porte sur le côté… » Transporté en urgence absolue à l’hôpital, il subira deux opérations en trois jours, recevra cinq poches de sang… S’il fait sourire la salle d’audience lorsqu’il raconte avoir « remonté le moral » de François Hollande, il reconnaît être profondément marqué et penser aux terroristes « tous les matins ». Ne serait-ce qu’en se rasant car sa cicatrice « est insensible ». « Des fois, les nuits, c’est un peu pénible », poursuit-il pudiquement.

Jamais, au cours de son récit, Guy Coponet n’emploiera le mot de « terroristes ». Il préfère appeler les deux assaillants des « lascars », « embobinés ». De cette audience, il souhaite avant tout « que ceux qui ont donné des ordres, qui ont forcé ceux qui sont venus, que ces gens-là viennent demander pardon ». Mais il le sait, « c’est un rêve ». A quelques mètres de lui, dans le box, les trois accusés qui comparaissent pour « association de malfaiteurs terroriste » ne cachent pas leur émotion.

« Vous dites que vous pensez à ces deux lascars tous les matins, moi, je les appelle des monstres », entame l’un d'eux, Farid Khelil, cousin d’un des assaillants. En fin de matinée, il a demandé à prendre la parole. « Ça fait cinq ans, six mois et vingt jours que j’essaie de vous parler, vous m’avez bouleversé », explique-t-il avant de confier ses regrets de ne pas avoir fait « beaucoup plus pour éviter cette tragédie, pour éviter que mon cousin arrive dans cette église. » Guy Coponet le remercie, les mains jointes.