Procès du 13-Novembre : « Est-ce que j’aurais dû aller jusqu’au bout ? », pour la première fois, Salah Abdeslam évoque son renoncement

COMPTE-RENDU Pour la première fois, l’accusé a sous-entendu avoir renoncé à déclencher sa ceinture explosive le soir des attaques de Paris et Saint-Denis

Hélène Sergent
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Salah Abdeslam le 9 février 2022 lors de son interrogatoire au procès des attentats du 13 novembre 2015.
Salah Abdeslam le 9 février 2022 lors de son interrogatoire au procès des attentats du 13 novembre 2015. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Le procès des attaques terroristes du 13 novembre 2015 s’est ouvert pour neuf mois, mercredi 8 septembre 2021, devant la cour d’assises spécialement composée de Paris.
  • Les accusés sont interrogés tour à tour sur leurs parcours avant la commission des attaques.
  • Salah Abdeslam était interrogé ce mercredi sur son adhésion idéologique à l’Etat islamique et sa connaissance de la radicalisation de son frère, Brahim, mort dans les attentats du 13 novembre 2015.

A la cour d’assises spécialement composée de Paris,

Le procès avait commencé depuis une semaine à peine. Appelé à s’exprimer sur les faits, Salah Abdeslam s’était directement adressé aux victimes et à leurs proches. « Le minimum qu’on peut leur donner, c’est de leur dire la vérité », avait alors lancé l’unique survivant des commandos des  attentats du 13 novembre 2015. Mais après des années d’instruction marquée par son silence, quelle vérité était-il prêt à dire désormais ? Sans parvenir à expliquer dans le détail sa bascule dans la radicalisation, le principal accusé a toutefois offert quelques réponses ce mercredi, à l’occasion de son premier interrogatoire sur le fond.

Dans une déclaration spontanée, l’homme en chemise blanche et masque blanc a insisté sur le fait qu’il n’a « tué ou blessé personne ». Estimant que la justice française souhaite faire de lui « un exemple », Salah Abdeslam a regretté le « message envoyé » en cas de condamnation maximale : « A l’avenir, quand il y aura un individu qui se retrouvera dans un bus, dans un métro avec une valise d’explosifs de 50 kg et qui se dira au dernier moment : "Je vais faire marche arrière, je peux pas", il ne pourra pas penser à ça, parce qu’il saura qu’il sera humilié comme moi, qu’on le pourchassera, qu’on ne lui pardonnera pas. »

« Est-ce que j’ai bien fait de faire marche arrière ? »

Cette phrase, lancée en introduction de son interrogatoire, est venue éclairer l’une des nombreuses zones d’ombre relatives à son degré de responsabilité et d’implication dans  les attaques commises à Paris et Saint-Denis. Au volant de la voiture chargée de déposer les terroristes du Stade de France le soir du 13-Novembre, l’accusé a-t-il renoncé au dernier moment à sa mission mortifère ou a-t-il été contraint de l’abandonner à cause d’une défaillance de sa ceinture explosive, comme l’envisagent certaines expertises ? Sans la valider clairement, Salah Abdeslam a effleuré à plusieurs reprises la première hypothèse.

Ce sujet majeur ne devait pourtant pas être abordé lors de cette audience, initialement consacrée à l’idéologie djihadiste d’Abdeslam. Mais l’une des avocates des parties civiles, Aurélie Cerceau, l’a amené à clarifier son propos. Visiblement soucieux de répondre, l’accusé s’est une nouvelle fois dépeint sous les traits du repenti : « Quand une personne n’a tué ou touché personne, on ne peut pas la condamner comme si on avait devant soi la tête de l’Etat islamique. Et quand on est en prison, à l’isolement vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en vérité on se dit : Est-ce que j’ai bien fait de faire marche arrière ou est-ce que j’aurais dû aller jusqu’au bout ? On se dit : J’aurais dû l’enclencher ce truc ! » Jamais, en six ans, Salah Abdeslam ne s'était positionné aussi clairement sur le déroulé de sa soirée du 13-Novembre. 

« Je culpabilisais »

Très à l’aise, frôlant parfois l’insolence, l’homme aujourd’hui âgé de 32 ans a toutefois tenté de maîtriser le rythme de l’audience. « Je pense qu’il faut y aller plus doucement, Monsieur le président, si vous voulez comprendre », « j’y reviendrai plus tard », a-t-il lancé à plusieurs reprises quand les questions de la cour se rapprochaient de la date fatidique du 13 novembre 2015. Face à une salle comble, il a également expliqué que son intérêt pour la Syrie est né au tournant de l’année 2014.

« C’est mon humanité qui m’a fait regarder vers la Syrie. Au départ ce n’était pas religieux, j’avais de la compassion pour ces gens-là qui souffraient et moi j’étais ici à profiter de la vie pendant que ces gens se faisaient massacrer. Je culpabilisais », a-t-il justifié. Le départ en Syrie de son frère aîné, Brahim, mort en kamikaze le soir du 13 novembre, a également joué un rôle dans son soutien à l’Etat islamique : « C’est grâce ou à cause de mon frère, c’est lui qui m’a tiré vers ça. Je l’ai toujours écouté, je savais qu’il voulait pas mon mal, qu’il voulait mon bien [...]. J’avais confiance en lui et je savais qu’il n’allait pas me conduire vers ma perte. »

« Aucun danger pour la société »

Rejetant une nouvelle fois la responsabilité des attentats sur l’engagement de la France dans la coalition internationale contre Daesh, Salah Abdeslam n’a, en revanche, rien renié de son idéologie. « S’accrochant à la charia », légitimant l’esclavage et dénonçant des « calomnies » à l’évocation des exactions commises en Irak et en Syrie par « ses frères », le principal accusé au procès a expliqué avoir fait allégeance « dans son cœur » à l’organisation terroriste.

Malgré ces revendications idéologiques, il estime aujourd’hui ne représenter « aucun danger pour la société ». Interrogé à ce sujet par un avocat de la partie civile après 7 heures d’interrogatoire, Salah Abdeslam s’est dit « fatigué » : « Je suis épuisé, mes parents commencent à vieillir, si j’ai la chance de sortir, j’irai m’occuper de mes parents. Après, je partirai en Orient |...].  Mais je ne vais ni blesser ni tuer personne, je ne l’ai jamais fait », a-t-il conclu.