Procès : Violée, poignardée et brûlée vive, le premier acte du calvaire de Shaïna, 15 ans, au tribunal

JUSTICE Deux ans avant d’être assassinée, Shaïna, 15 ans, avait porté plainte pour un viol collectif. Quatre jeunes hommes, tous mineurs au moment des faits, comparaissent lundi et mardi devant le tribunal pour enfants de Senlis, dans l’Oise

Caroline Politi
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Shaïna a été assassinée alors qu'elle venait de fêter ses 15 ans
Shaïna a été assassinée alors qu'elle venait de fêter ses 15 ans — Photo fournie par la famille
  • Quatre hommes comparaissent lundi et mardi devant le tribunal pour enfants, soupçonnés d’avoir agressé sexuellement Shaïna alors qu’elle avait 13 ans.
  • Shaïna a été assassinée en octobre 2019 alors qu’elle n’avait que 15 ans. Son petit-ami, qui nie les faits, fait néanmoins figure de principal suspect.
  • Si les deux affaires ne sont pas juridiquement liées, la première éclaire sans nul doute la seconde.

C’est le premier acte d’une véritable tragédie qui sera jugé ce lundi et mardi par le tribunal pour enfants de Senlis, dans l’Oise. Quatre jeunes hommes, tous mineurs au moment des faits, sont soupçonnés d’avoir agressé sexuellement une adolescente, un après-midi d’août 2017, et d'avoir filmé la scène. Mais la victime, Shaïna Hansye, qui avait alors 13 ans, ne sera pas présente sur le banc des parties civiles. Elle a été  assassinée deux ans plus tard, le 25 octobre 2019.  Poignardée puis brûlée vive dans un cabanon à 500 mètres de chez elle, à Creil. Le principal suspect, également mineur, comparaîtra ultérieurement. Si les deux dossiers sont juridiquement distincts, le premier drame éclaire sans nul doute le second.

« Cette première affaire a créé une autoroute pour la suite, estime l’avocate de la famille, Me Negar Haeri. Quand on a la fin de l’affaire en tête, on comprend à quel point ce viol collectif va fragiliser la victime et poser les jalons qui conduiront à sa perte. » Initialement  mis en examen pour viol en réunion, les trois plus jeunes répondront finalement d’agression sexuelle et de violences en réunion. L’ancien petit ami de Shaïna sera, en outre, jugé pour « pressions graves» en vue d'obtenir des faveurs sexuelles et enregistrement d’images pornographiques. Ils encourent jusqu’à 3 ans et demi de détention, du fait de leur minorité au moment des faits. Le quatrième prévenu comparaît pour une agression sexuelle qui aurait été commise une semaine plus tôt.

Une agression filmée et diffusée sur les réseaux sociaux

Retour à la fin de l’été 2017. Shaïna a tout juste 13 ans, son petit ami, Ahmed*, un an de plus. Les deux ados se sont rencontrés quelques mois auparavant. Pourtant, selon le témoignage de la meilleure amie de l’adolescente, cette relation n’a rien d’une banale amourette. Aux enquêteurs, cette dernière décrit un garçon violent, qui la frappe et à l’humilie. Ce 31 août, justement, Ahmed aurait menacé Shaïna de dévoiler sur les réseaux sociaux des photos d’elle dénudée – clichés obtenus sous la contrainte – si elle ne le rejoint pas dans une clinique désaffectée, un lieu, aujourd’hui détruit, où les jeunes de Creil se retrouvaient parfois.

Selon le récit consigné dans la plainte de l’adolescente, à peine arrivé, son « petit ami » l’aurait tiré par les cheveux vers une pièce isolée puis lui aurait intimé l’ordre de lui faire une fellation. Alors qu’elle s’y refuse, deux autres adolescents arrivent. Ils la maintiennent, la déshabillent avant de lui faire subir une pénétration digitale puis avec un tube de Labello. Des déclarations qui resteront constantes tout au long de l’instruction.

Une agression diffusée sur les réseaux sociaux

Shaïna a porté plainte pour un viol collectif lorsqu'elle était âgée de 13 ans. Elle a été assassinée deux ans plus tard.
Shaïna a porté plainte pour un viol collectif lorsqu'elle était âgée de 13 ans. Elle a été assassinée deux ans plus tard. - Photo fournie par la famille

Le soir-même, Shaïna se rend avec sa mère au commissariat pour porter plainte. Mais presque immédiatement, sa parole est mise en doute. La médecin légiste qui l’examine note bien de nombreuses ecchymoses, notamment à l’intérieur des cuisses, mais commence néanmoins son rapport par cette mention : « on ne perçoit pas d’affect, de tristesse, de honte ou de sentiment de culpabilité », chez la victime. La policière que recueille son témoignage annote en majuscules : « NE MANIFESTE AUCUNE EMOTION PARTICULIÈRE ». En 2017, au moment des faits, l’état de sidération est pourtant reconnu et documenté depuis longtemps. « Comment peut-elle se sentir forte alors qu’on remet en cause son statut de victime ? », interroge Me Negar Haeri. Et d’insister : « Elle finit par intérioriser cette déconsidération, par croire à toutes les insultes dont elle est victime. »

Tout au long de la procédure, les mis en cause n’ont eu de cesse de nier, affirmant que c’est Shaïna qui aurait harcelé son petit ami. Contacté par 20 Minutes, l’avocat de ce dernier, Me Archibald Ceyleron, n’a pas donné suite à nos sollicitations. Si la jeune fille n’est plus présente pour faire entendre sa voix, des vidéos parleront pour elle. L’une d’elles, effacée du téléphone d’Ahmed, a été exhumée lors des investigations : on y aperçoit la victime dénudée se faire insulter, violenter alors qu’elle tente, tant bien que mal, de se défendre. D’autres vidéos ont été diffusées sur Snapchat, forgeant à l’adolescente une réputation de « fille facile » au sein de la cité, lui faisant vivre deux ans d’humiliations et de violences. En mai 2019, alors qu’elle croise fortuitement Ahmed dans la rue, elle sera notamment passée à tabac pour avoir « osé » porter plainte.

Victime « au cube »

« Shaïna est une victime au cube, chaque affaire ouvre la voie de la suivante, les violences ne s’additionnent pas mais se multiplient », affirme l’avocate de la famille. C’est au cours de l’été qui suivra son tabassage qu’elle rencontrera son nouveau petit ami. Lui a 17 ans, elle a fêté ses 15 ans le 11 août. Il reconnaît s’être rapproché de la jeune fille en raison de sa réputation. Deux mois après leur première rencontre, son corps nu, poignardé à trois reprises, en partie calciné, sera découvert dans un cabanon de Creil. L’autopsie mettra en lumière qu’elle a inhalé de la fumée, preuve qu’elle était encore vivante lorsqu’elle a été immolée par le feu. Elle a également confirmé une rumeur qui circulait dans le quartier : elle était enceinte d’une dizaine de jours lorsqu’elle a été tuée.

Son petit ami, mis en examen pour assassinat, n’a eu de cesse de nier les faits. Un de ses amis a pourtant indiqué aux enquêteurs qu’il s’était confié à lui le soir du meurtre. « Je l’ai fumée… », lui aurait-il indiqué alors qu’il avait encore du sang plein les baskets. Des co-détenus – il a été placé en détention provisoire – ont également rapporté qu’il se vantait de son geste, préférant prendre « trente ans plutôt que d’être le père d’un bâtard (…), d’un fils de pute ». « La réputation est une arme mortelle, surtout avec les réseaux sociaux », insiste Me Negar Haeri.

* Le prénom a été modifié du fait de la minorité du mis en cause