Ultradroite : Jugé pour terrorisme, un ex-militaire reconnaît une « idéologie dégueulasse » mais nie les projets d’action violente

TERRORISME Renvoyé devant le tribunal pour « entreprise individuelle terroriste », cet ancien cuisinier dans l’armée est resté cadenassé dans sa défense

Hélène Sergent
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Une manifestation du groupuscule Génération Identitaire, dissout depuis, en novembre 2019 à Paris.
Une manifestation du groupuscule Génération Identitaire, dissout depuis, en novembre 2019 à Paris. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Interpellé en mai 2020, Aurélien Chapeau disposait d’un impressionnant arsenal à son domicile et d’une très large documentation raciste, antisémite et suprémaciste.
  • Adepte de la théorie du « grand remplacement » et membre du groupe récemment dissout « Génération identitaire », ce Limougeaud de 38 ans comparaissait pour « entreprise individuelle terroriste ».
  • À l’audience, cet homme profondément isolé et en conflit familial, a été dans l’incapacité d’expliquer son adhésion à une idéologie violente et radicale.

Au tribunal judiciaire de Paris,

Pendant des années, les magistrats de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris ont vu défiler face à eux des hommes radicalisés.  L’émergence du califat autoproclamé par   Daesh en Irak et en Syrie a généré en France d’innombrables procédures pour des faits de terrorisme islamiste. Mais depuis peu, cette juridiction fait face à une nouvelle forme de radicalité,  celle de l’ultradroite. Structurée, connectée et politisée, cette mouvance est devenue une sérieuse source d’inquiétude dans les couloirs des services de renseignement.

« Nous ne sommes plus en présence d’un phénomène marginal mais d’un phénomène qui est en train de monter en puissance », confiait ce mercredi à l’AFP le patron du Parquet national antiterroriste (PNAT), Jean-François Ricard. Le même jour, comme en écho à cette préoccupation, le procès d’un homme, Aurélien Chapeau, soupçonné d’avoir diffusé une abondante propagande néonazie, acquis des armes et effectué des recherches sur des lieux de cultes juifs, s’est ouvert à Paris.

Un homme « en colère », « immature » et « stupide »

Renvoyé devant le tribunal pour « entreprise individuelle terroriste », cet ancien cuisinier dans l’armée, reconverti dans la sécurité et âgé de 38 ans est resté cadenassé dans sa défense. Celle d’un homme « en colère », « immature » et « stupide » claquemuré dans une « idéologie dégueulasse », passionné d’armes et avide de « likes » sur les réseaux sociaux. Une posture fragilisée à maintes reprises par les éléments à charge contenus dans le dossier. Lorsqu’il est  interpellé le 26 mai 2020 à son domicile, les policiers de la DGSI mettent la main sur un véritable arsenal. Un pistolet automatique, un revolver, un pistolet-mitrailleur, deux chargeurs, quantité de munitions, des grenades et de nombreux couteaux sont saisis. Mais à l’époque, ce ne sont pas ces armes achetées illégalement qui alertent les enquêteurs en premier lieu.

Repéré depuis plusieurs mois par des « cyberpatrouilleurs », Aurélien Chapeau diffuse et possède d’importants contenus de propagande xénophobe, néonazie et suprémaciste. Son obsession antisémite et la diffusion d’une liste d’établissements liés à la communauté juive sur le discret réseau social « Minds » enclencheront le processus judiciaire. Dans le box, le trentenaire aux cheveux ras « le jure » pourtant, il n’a jamais voulu projeter d’action violente en France. Incarcéré depuis deux ans maintenant, il assure avoir pris du « recul » avec cette « haine toxique » qui a « bousillé sa vie ».

Des avertissements sans effet

Malgré les tentatives d’explications amorcées par le président, Aurélien Chapeau a été incapable d’analyser ce basculement dans l’extrême. À 19 ans, après une « enfance tout à fait banale », le Limougeaud signe un contrat d’engagé volontaire dans l’armée. Il aime « l’ordre, le fait que ce soit carré et que ce soit une grande famille ». Il développe aussi un goût pour les armes qui sont, dit-il, « traitées comme des femmes : Il faut les chérir, les entretenir ». Mais après sept années passées dans son régiment, Aurélien Chapeau abandonne le treillis faute d’évolution.

Progressivement alors, le jeune homme s’isole. Il se sépare de sa compagne et se brouille avec sa famille. Sa haine des juifs, qui s’exprime dès 2013 selon ses proches, fait le vide autour de lui. En 2018, la justice le rappelle une première fois à l’ordre. Une menace – « Bientôt sous mes balles (…) sales traîtres » – postée sur la page Facebook de l’antenne locale d’SOS Racisme lui vaut une première condamnation. Quelques mois plus tard, un autre message dans lequel il écrit qu’un « bon flic est un flic crevé », l’envoie de nouveau en garde à vue. Le président de la 16e chambre s’étonne : « Malgré les avertissements de deux tribunaux différents et des menaces de passages à l’acte violent, on ne voit pas de prise en compte chez vous Monsieur. C’est comme de l’eau sur les plumes d’un canard. » « Je comprends », se contente de murmurer le prévenu.

L’engrenage et la crainte d’un basculement

Au fil des mois, l’escalade se poursuit. Membre de « Génération Identitaire », Aurélien Chapeau prend contact avec le groupe islamophobe AFO – démantelé depuis par la police – à qui il propose de « l’acier et des dragées », comprendre « des armes et des munitions ». « Mais j’ai pas donné suite, je me suis rendu compte que je faisais n’importe quoi », tente-t-il. Une prise de conscience difficile à croire puisque l’année suivante, il confie à l’un de ses interlocuteurs sur le réseau « Minds » qu’il aimerait créer une cellule française « d’Atomwaffen Division ». Cette organisation américaine néonazie, suprémaciste et considérée comme terroriste par plusieurs états l’inspire au point qu’il achète sur Ebay le masque squelettique arboré par ses membres dans leurs vidéos de propagande.

Confronté à ses nombreuses publications racistes et violentes, le prévenu se retranche derrière le « virtuel ». « Y’a Internet et la réalité. Je voulais juste faire le buzz (…) C’était pas moi, c’est une image que j’ai voulu donner sur les réseaux mais je suis pas comme ça », insiste-t-il. Un argument là encore balayé par le président du tribunal : « Les mots ont un sens. Aujourd’hui vous nous dites : Je ne serais jamais passé à l’acte. Mais le seul problème c’est que tout ce que vous nous dîtes, vous l’avez déjà dit 3 fois. En vous armant d’avantage, en postant de plus en plus de messages, vous êtes dans une escalade progressive et malgré les avertissements, ça va toujours plus loin ». Jugé jusqu’à vendredi, Aurélien Chapeau encourt une peine maximale de 10 ans de prison.