Procès des attentats du 13-Novembre : « La menace venait de partout », l’impuissance de l’ancien chef de la DGSI

COMPTE-RENDU Patrick Calvar, l’ancien directeur de la DGSI, était entendu comme témoin par la cour d’assises spécialement composée

Caroline Politi
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Ce vendredi, l'ancien chef de la DGSI, Patrick Calvar était entendu comme témoin par la cour d'assises spécialement composée.
Ce vendredi, l'ancien chef de la DGSI, Patrick Calvar était entendu comme témoin par la cour d'assises spécialement composée. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Le procès des attentats du 13-Novembre s’est ouvert le 8 septembre devant la cour d’assises spécialement composée. Vingt hommes comparaissent, parmi lesquels six sont jugés en leur absence.
  • Ce vendredi, Patrick Calvar, ancien chef de la DGSI, est auditionné par la cour d’assises spécialement composée.

A la cour d’assises spécialement composée, à Paris,

Voilà déjà près d’1h30 que Patrick Calvar est à la barre de la cour d’assises spécialement composée lorsqu’un avocat des parties civiles l’interroge. « Demain, un nouveau 13-Novembre, avec tout ce que vous savez, tout ce que vous ne pouvez pas empêcher, c’est possible ? » « Oui, c’est possible », répond sans hésiter une seconde celui qui fut entre 2012 et 2017 à la tête de la très secrète DGSI, le service de renseignement intérieur. Entendu comme témoin ce vendredi, le commissaire de police, cheveux poivre et sel, vêtu d’un costume sombre, a confié à la cour son sentiment d’impuissance à empêcher la survenue de cette  funeste nuit qui a fait 131 morts mais également ses craintes, toujours vivaces, qu’un tel drame se reproduise.

S’il ne cache pas son sentiment d’échec – « la mission première pour les services est d’empêcher la commission » d’un attentat – celui qui a passé 25 ans dans la lutte antiterroriste en est pourtant convaincu : la DGSI, malgré ses quelque 3.300 hommes et femmes, ne disposait pas de moyens suffisants pour empêcher une telle attaque. En 2015, la situation est « apocalyptique », « la menace venait de partout ».  568 Français sont sur « zone », c’est-à-dire en Irak ou en Syrie, 247 en sont rentrés, 256 en transit et plus de 700 ont montré des velléités. Il faut également avoir un œil sur les 141 présumés morts au combat, car l’expérience a montré que plusieurs ont tenté de simuler leur mort pour tromper la vigilance des services de renseignement. Au total,  9.000 personnes sont fichées « S » dans l’Hexagone.

« Ils arrivent le 12, ils frappent le 13, ils n’ont aucune base de repli »

Pour autant, leurs moyens, notamment législatifs, sont, à ses yeux, limités. Jusqu’en octobre 2015, moment auquel entrera en vigueur une nouvelle loi sur le renseignement, les services sont encadrés par un texte de 1991 qui ne permet que le « recours aux sources humaines, aux interceptions téléphoniques et aux données de connexion ». Impossible également d’autoriser les infiltrations au sein des réseaux, car aucun texte n’exonère de responsabilité ceux qui pourraient le faire. « Si nous avions quelqu’un qui acceptait de travailler pour nous, avec tous les risques qui étaient les siens, et qui à un moment pouvait entrer dans une association de malfaiteurs terroristes, nous n’aurions jamais pu le sortir judiciairement de cette affaire », détaille-t-il, avant d’attaquer frontalement Frontex, le service européen de contrôle des frontières, pas suffisamment efficient à ses yeux.

Patrick Calvar le reconnaît, il est « tombé de l’armoire » lorsqu’il a appris qu’Abdelhamid Abaaoud, l’un des chefs opérationnels de ces attaques, se cachait dans un « buisson » à proximité d’une bretelle d’autoroute après avoir participé aux fusillades des terrasses. A la barre, il rappelle néanmoins que le périmètre d’action de la DGSI est limité au territoire national. Or, les attaques ont été planifiées puis organisés depuis la Syrie et la Belgique. « Ils arrivent le 12, ils frappent le 13, ils n’ont aucune base de repli, […] nous n’avons donc aucun point d’accroche. »

« Si on veut plus de sécurité, il va falloir entrer plus de technologie »

Mais son discours, ce vendredi, est également politique, bien loin de la seule explication de l’action de ses services. « La lutte contre le fléau terroriste est loin d’être terminée. Il va falloir faire un choix sur nos libertés, a martelé Patrick Calvar Jusqu’où est-on prêt à aliéner notre liberté pour avoir plus de sécurité ? Sachant que le risque zéro n’existe pas. »

A ses yeux, la lutte contre le terrorisme doit impérativement passer par un recours accru à la biométrie et au partage de ces données entre les différents services mais également pays. « Si on veut plus de sécurité, il va falloir entrer plus de technologie. C’est possible, mais il faut qu’on accepte plus de restrictions de nos libertés individuelles », insiste-t-il, tout en reconnaissant que ce débat, de société, n’a pas vraiment sa place devant la cour d’assises spécialement composée.