Justice : Après la grève des magistrats, comment la profession compte-t-elle poursuivre le mouvement ?

MANIFESTATION Organisée en trois semaines à peine, la mobilisation des greffiers et magistrats pourrait se poursuivre en janvier

Hélène Sergent
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Manifestation de magistrats à Strasbourg, le 15 décembre 2021.
Manifestation de magistrats à Strasbourg, le 15 décembre 2021. — PATRICK HERTZOG / AFP
  • Magistrats et greffiers se sont rassemblés mercredi partout en France aux côtés des avocats pour réclamer plus de moyens pour la justice.
  • Cette mobilisation est née après la publication d’une tribune dans le journal Le Monde pointant l’épuisement et la perte de sens de ceux qui rendent la justice au quotidien.
  • Conscientes des contraintes imposées par le calendrier électoral, les organisations syndicales entendent malgré tout poursuivre leurs actions à la rentrée de janvier.

Leur détermination reste entière. A Paris, Angers, Lille ou Strasbourg, plusieurs centaines de magistrats ont répondu présents, mercredi, à l’appel à la grève lancé par 17 organisations syndicales. Une mobilisation rare pour ce corps de métier, d’ordinaire peu frondeur, et qui témoigne  de la souffrance grandissante dans les juridictions. Selon les premières remontées transmises mercredi soir à la Chancellerie, 975 magistrats se sont déclarés grévistes le 15 décembre (soit un taux de 11,78 %), et 689 greffiers (3,61 %) se sont joints à eux.

Des chiffres qui ont « agréablement surpris » Céline Parisot, la présidente de l’Union syndicale des magistrats (USM). « Lors de précédentes mobilisations, on comptait quelques dizaines de grévistes chez les magistrats », explique-t-elle. Sa consœur du Syndicat de la magistrature (SM), Katia Dubreuil, abonde : « C’est un bel exercice qui a eu lieu hier. D’autant que nous avons eu très peu de temps pour l’organiser. » Si les causes du mal-être exprimé par les juges mobilisés sont anciennes, l’expression de cette colère s’est en effet cristallisée en trois semaines à peine, après la publication d’une tribune dans Le Monde.

« Un coup d’épée dans l’eau »

Signé par 7.550 professionnels, dont 5.476 magistrats sur 9.000 et 1.583 fonctionnaires de greffe, ce texte dénonce les conditions « indignes » imposées aux acteurs de la chaîne judiciaire après le suicide d’une jeune magistrate. « La mort de Charlotte, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », analyse Isabelle Besnier-Houben, secrétaire générale FO des greffes de France. Conscientes de la difficulté à  mobiliser une profession silencieuse, les organisations syndicales sont malgré tout parvenues à rassembler.

Mais quelles suites donner désormais à cette colère ? Pour Katia Dubreuil, une grève prolongée est inenvisageable : « Il faut trouver des modalités d’action pour l’inscrire sur le temps long et obliger les pouvoir publics à réagir ». Des échanges entre syndicats pourraient intervenir dès le début du mois de janvier, indiquent-ils.

« Il y a clairement une volonté de poursuivre le mouvement, sinon ce serait un coup d’épée dans l’eau car nous n’avons rien obtenu », lance Isabelle Besnier-Houben. Deux jours avant cette grève, le ministre de la Justice a pourtant tenté de calmer le jeu. Au cours d’une conférence de presse, Eric Dupond-Moretti a annoncé l’augmentation du nombre de places au concours de l’Ecole nationale de la magistrature (ENM) pour permettre l’arrivée de 380 auditeurs de justice dans les juridictions dès 2023. 1.400 postes créés dans le cadre de la justice de proximité doivent également être « pérennisés ».

Faire valoir leurs droits

Malgré ces annonces, le garde des Sceaux semble ne pas avoir convaincu. « La Chancellerie nous répond avec des graphiques et des chiffres dans un exercice d’autosatisfecit. C’est n’avoir rien compris à la nature profonde de la crise. A mon sens, il ne s’agit pas seulement d’un problème de moyens. La justice souffre d’un problème d’organisation structurelle qui nécessite une réforme profonde », lâche Béatrice Brugère, secrétaire générale d’Unité magistrats SNM-FO. Sans appeler à une nouvelle grève à la rentrée de janvier, la magistrate encourage les juridictions à « appliquer vraiment » le cadre légal qui régit le travail des juges.

Une stratégie à laquelle s’associe l’USM : « On a fait parvenir aux collègues une boîte à outils pour qu’ils fassent valoir leurs droits au quotidien. Cela signifie par exemple renvoyer les dossiers trop tardifs. Une justice de qualité, ce n’est pas juger quelqu’un à 2h du matin en cinq minutes », détaille Céline Parisot. L’autre enjeu, pour Katia Dubreuil, est d’élargir le champ de la mobilisation. « Créer une mobilisation unitaire, ça prend du temps. Là, la grève de mercredi s’est construite autour d’une tribune initialement rédigée par neuf magistrats. Désormais, il faut parvenir à expliquer que tout le monde – juges, greffiers, avocats, justiciables – est concerné par le sujet. »